« Je me fâchai tout rouge, le commissaire de police vint, on commença une enquête, ma femme de ménage en fut malade et je la congédiai. Renée, quand je la revis, prit grande part à mon ennui et je me rappelle que ses baisers furent plus émus ; une tendresse apitoyée s’y mêlait.

— Pauvre montre, dit-elle, moi qui l’aimais tant ! Mais qui a pu vous la voler ? Vous ne soupçonnez vraiment personne, personne ?

Comme elle me regardait attentivement :

— Ce n’est pas vous ? fis-je en essayant de plaisanter, car j’avais vraiment beaucoup de chagrin.

— Moi ! répliqua-t-elle en sursaut, avec une brusquerie qui me repoussa et où je sentis le recul d’une âme fière blessée.

— Quelle folie, murmurai-je, en lui prenant la main, ne soupçonnant pas qu’elle pût prendre au sérieux une parole si futile ; mais elle retira sa main, qui était, je m’en souviens, très froide ; se cachant le visage entre ses doigts, je vis des larmes silencieuses qui lui coulaient jusqu’aux lèvres. Je l’embrassai alors et l’amertume de ces larmes est restée, en mon souvenir, indissolublement liée à la mélancolie de cet instant. Le crépuscule tombait et l’heure s’en allait sans qu’on la sentît fuir.

Renée ne pleurait plus, songeuse, les yeux fixés sur un fond d’ombre ; ses prunelles, à la seule lueur des braises, dans la demi-obscurité de la pièce, s’agrandissaient, devenaient toutes noires, mangeaient le bleu de ciel de l’iris, réduit à un cercle presque invisible. D’un tic machinal, elle mordait jusqu’au sang ses lèvres pâles ; elle me regarda, tout à coup, avec une expression de reproche et de pitié que nuançait aussi, peut-être, un indéfinissable dédain. Je ne sais pourquoi je me sentis très mal à l’aise. Quand elle l’eut assez prolongé, ce regard, elle soupira, jeta par habitude un regard vers l’écrin en cuir de Russie où le petit cadran blanc de ma montre absente ne luisait plus dans les grisailles teintées de noir de cette heure perdue.

Puis, elle se leva, rajusta sa voilette et ses gants, me donna un long, poignant et triste baiser, — il me fit du moins cet effet, — et partit.

Je ne la revis plus. Quelques jours après, je trouvai ma tante de Corseul dans une vive agitation. Elle retournait et secouait, d’un air affairé, un coffret, posé sur la table de son boudoir.

— Francis, tu n’as pas vu mon porte-monnaie arabe, n’est-ce pas ? Je l’avais là, à l’instant !