Madame Goulart. — Cela vous étonne ? Mais j’ai toujours observé, même quand je n’en avais pas l’air. J’ai toujours démêlé, croyez-le, les arrière-pensées de ceux qui m’entourent, percé le masque de leurs sourires et de leurs grimaces. Je n’ai guère été dupe dans ma vie, ou si je me suis prêtée à l’être, c’est que je le voulais bien. La richesse donne à ceux qui en ont mesuré la puissance de corruption, une singulière clairvoyance.
Zoé Lacave, qui tremble pour elle-même. — Voilà des idées !…
Madame Goulart. — Ce ne sont pas des idées. Ainsi, je suis sûre, Zoé, que vous m’avez toujours cru la plus heureuse des femmes, parce que j’étais riche ?
Zoé Lacave. — Mon Dieu… avouez que vous n’êtes pas à plaindre ?… Tous vos désirs…
Madame Goulart. — Tous mes désirs… dans l’ordre matériel, oui, sans doute. Je pouvais manger des bécasses en dehors de la saison et des primeurs rares ; je pouvais voyager, m’acheter des choses chères…
Zoé Lacave. — Vous pouviez ? Mais vous pouvez, toujours…
Madame Goulart. — J’en ai de moins en moins le goût. Ne savez-vous donc pas, vous qui n’êtes guère moins vieille que moi, que l’assouvissement du désir lasse le désir ? Et dans l’ordre moral, étais-je satisfaite ? Non, bien loin de là. La misère d’âme, la mauvaise foi, la ruse, la cupidité des gens m’écœuraient, et je ne jouissais pas de me posséder moi-même, parce que j’étais l’esclave de mes passions violentes et impérieuses.
Zoé Lacave. — Vraiment, madame, je ne vous reconnais plus ; vous parlez comme si…
Madame Goulart. — Je ne me reconnais pas moi-même… Il me semble que je m’éveille d’un de ces sommeils où l’on a peine à se ressaisir, où l’on doute de son identité, où le temps n’est plus à sa place, où rien n’offre plus la même perspective. Est-ce que vous ayez déjà été gravement malade, Zoé ?
Zoé Lacave. — J’ai failli mourir à quinze ans d’une jaunisse rentrée, et à trente-deux d’une fièvre typhoïde.