— Pas de pickles, aujourd’hui, miss ? Nous avons reçu de l’excellente compote de gingembre.
Ni Goodfish, le boucher : homme semblable à un cube de viande, et qu’escorte un bouledogue mafflu, court sur pattes.
Ni la lessiveuse Sarah Crusem, qui est borgne depuis qu’elle est tombée, étant ivre, sur l’anse du baquet à tremper.
Le marteau de la porte d’honneur ne résonnera pas non plus pour le révérend Musmoon, qui a si bien prêché aujourd’hui sur les conditions de la perfection morale. Aucun membre de la famille Schikwell ne viendra troubler le recueillement de la vieille demoiselle ; elle s’est brouillée avec sa sœur Nelly ; elle est en froid avec ses cousins Paters ; elle est à couteaux tirés avec son neveu William ; ses autres parents sont morts ; et elle a découragé, par son humeur altière autant que difficile, l’humble dévouement d’Elsie Crubess et la vanité protectrice de Mrs Hoppocken, ses deux plus anciennes amies.
Aucun animal familier ne récrée sa solitude. Elle a nourri des poules et s’en est défaite, l’immoralité du coq lui paraissant par trop « shocking » et horrible. Elle a possédé un petit fox qui est devenu enragé, tant il s’ennuyait auprès d’elle. Quant à sa chatte Puffle, elle s’est sauvée sans esprit de retour, en emportant à sa gueule un hareng fumé.
Miss Schikwell tient les bras croisés, et son maintien est plein de dignité. Elle regarde fixement, comme si elle voulait l’intimider, le petit platane grêle qui se dresse dans le rond-point de gravier. Son nez à couper le beurre se dresse entre des yeux menaçants, sous des sourcils en broussaille ; sa bouche se retrousse sur des dents carnivores, comme les babines d’Old-Tom, le bouledogue du boucher.
Miss Schikwell savoure, avec une résignation morose, le silence de la rue, la paix morte du dimanche. Observatrice des rites, elle dédaigne même la promenade dans les allées de Green Park. Elle préfère bâiller à bouche close et ressasser à vide ses pensées.
Demain, la vie reprendra telle qu’elle la comprend, au service d’une philanthropie rigoureuse, qui départit l’aumône comme une gifle. Miss Schikwell n’est pas de ces féministes qui mettent de la grâce dans le devoir et rendent le bien agréable. Elle voit là des tentations du malin esprit et se tient en garde contre toute pusillanimité. Hannah, la servante, l’a appris à ses dépens, harcelée qu’elle est du matin au soir, réprimandée sévèrement pour une sauce trop longue ou un bacon trop grillé, comme si elle avait manqué aux lois religieuses du monde.
Et les pauvres de la paroisse, auxquels miss Schikwell, au nom de l’« Œuvre du Repentir Édifiant », va porter la saine parole avec des bons de pain, le savent aussi. Les vieux, parce que miss Schikwell leur fait honte de leur misère ; les petits, parce qu’elle leur distribue généreusement des taloches ; et les adultes, parce qu’elle les flagelle de reproches aigres comme le verjus et cuisants comme l’ortie.
Un oiseau tombe du ciel sur le platane, un de ces moineaux vifs auxquels on a plaisir à jeter du pain émietté ; miss Schikwell saisit un petit gravier et le lance sur l’intrus avec un « pscsch » ! terrifiant. L’oiseau s’envole : ça lui apprendra de pénétrer dans un jardin privé !