Son jardin ! Ce n’est pas que miss Schikwell en jouisse beaucoup : elle y réprime la fantaisie des plantes grimpantes et y égalise férocement l’alignement des géraniums. Quand une fleur en prend trop à son aise, elle la coupe. Jamais elle ne respire le délicieux parfum du réséda ; et, elle reproche aux roses leur sensualité. Elle leur préfère les camélias, qui n’ont point de parfum. Ce que miss Schikwell apprécie dans son jardin, c’est la propreté des graviers et la courbe rigide des petits arceaux de fonte qui encadrent les bordures. Elle y voit un symbole de discipline et une fermeté dont s’inspire son âme.
Tout à coup, une expression de dégoût indigné fronce ses sourcils et retrousse ses narines. Qu’a-t-elle vu ? A l’extrémité du banc sur lequel elle s’est assise, — droite, comme empalée, — un escargot émerge, traînant sa bave argentée et pointant ses cornes molles. Son visqueux cordon de chair blonde ondule sous la coquille striée : ne songe-t-il pas, — inconcevable audace — à venir faire avec miss Schikwell un bout de causette ?
— Créature dégoûtante ! murmure-t-elle.
Et rentrant dans sa cuisine, où l’eau du thé chauffe, sur le fourneau, elle s’empare des pincettes à charbon, happe entre leurs tenailles l’escargot, qu’elle plonge, d’un geste imprécatoire, dans les charbons ardents. C’est plus propre et n’est guère plus cruel que de l’écraser sous sa semelle, et préférable à l’envoi, par-dessus le mur, chez ses voisins, gens acariâtres, qui lui jetteraient en échange un crapaud mort ou une peau de lapin puante.
Miss Schikwell est retournée à sa place et inspecte sévèrement le jardin. Comment cet escargot s’est-il introduit ? Et elle blêmit soudain : elle vient de découvrir une théorie de fourmis qui traverse l’allée des groseilliers et va donner l’assaut au soubassement de la fenêtre du réduit-débarras.
Des fourmis ? Miss Schikwell ne peut les sentir et livre contre elles des combats acharnés. Elle s’en croyait à jamais débarrassée, et voilà qu’elles reparaissent, tenaces, inextinguibles ; les lavages à l’eau de Javel, les cordons de soufre adjoints à la naphtaline ne les ont donc pas découragées ?
Miss Schikwell les regarde évoluer avec une sorte d’épouvante belliqueuse. Damnées bestioles ! Franchissant tous les obstacles, tournant les mottes de terre trop grosses, elles allongent leur armée serpentante ; et miss Schikwell découvre qu’un inverse courant les guide, un va-et-vient comme dans les sauvetages. Affairées, des centaines de fourmis minuscules se pressent, avec des éclaireurs sur les côtés de la double colonne.
Parfois, les éclaireurs se rencontrent, échangent d’un contact un message ou un avis, et repartent de plus belle. Miss Schikwell distingue qu’aux fourmis noires se mêlent des fourmis rougeâtres, plus grosses, et chargées de fardeaux ; peuplade esclave au service des noiraudes agiles.
Comme elles travaillent ! Quelle activité ! Rien ne les interrompt. Pas un répit ; un tyrannique instinct les harcèle et les emporte. Miss Schikwell, en son cœur puritain, éprouve une indignation sincère. Pourquoi ce petit peuple impie la scandalise-t-il de son agitation sacrilège, en ce jour que le Seigneur assigna au repos ?
Un dimanche, alors que tout bruit cesse et qu’on n’entend pas l’enclume de Jim, le forgeron, ni les coups de marteau clouant les planches de Price, le charpentier ; alors que se taisent le fracas des voitures de laitiers, le fouet de John, l’aviné charretier ; alors qu’on ne voit pas parader, dans leur tunique rouge les soldats du roi, au son du fifre, sur l’esplanade ; alors que Molly, la couturière d’en face, ne se met pas à sa fenêtre, et que les chiens du voisinage eux-mêmes n’aboient pas — seules les fourmis insolentes transgressent le commandement.