D'Elle à Lui: Pourquoi nous sommes-nous quittés si tristes? nous verrons-nous ce soir? pouvons-nous être heureux? pouvons-nous nous aimer? Tu as dit que oui, et j'essaye de le croire. Mais il me semble qu'il n'y a pas de suite dans tes idées, et qu'à la moindre souffrance, tu t'indignes contre moi, comme contre un joug. Hélas! mon enfant! nous nous aimons, voilà la seule chose sûre qu'il y ait entre nous. Le temps et l'absence ne nous ont pas empêchés et ne nous empêcheront pas de nous aimer. Mais notre vie est-elle possible ensemble? La mienne est-elle possible avec quelqu'un? Cela m'effraye... Je sens que je vais t'aimer encore comme autrefois si je ne fuis pas. Je te tuerai peut-être et moi avec toi; penses-y bien... La fatalité m'a ramenée ici. Faut-il l'accuser ou la bénir? Il y a des heures pusillanimes où l'effroi est plus fort que l'amour...

...L'amour avec toi et une vie de fièvre pour tous deux peut-être, ou bien la solitude et le désespoir pour moi seule. Dis-moi, crois-tu pouvoir être heureux ailleurs? Oui, sans doute, tu as vingt ans et les plus belles femmes du monde, les meilleures peut-être, peuvent t'appartenir. Moi, je n'ai pour t'attacher que le peu de bien, et le beaucoup de mal que je t'ai fait.

...Si tu reviens à moi, je ne peux te promettre qu'une chose, c'est d'essayer de te rendre heureux. Mais il te faudrait de la patience et de l'indulgence pour quelques moments de peur et de tristesse que j'aurai encore sans doute. Cette patience-là n'est guère de ton âge. Consulte-moi, mon ange, ma vie t'appartient et, quoi qu'il arrive, sache que je t'aime et t'aimerai.

De Lui: Quitte-moi, toi, si tu veux. Tant que tu m'aimeras, c'est de la folie. Je n'en aurai jamais la force. Écris-moi un mot. Je donnerais je ne sais quoi pour t'avoir là. Si je puis me lever j'irai te voir.

De Lui: Je t'aime, je t'aime, je t'aime. Adieu, ô mon George. C'est donc ainsi, je t'aime pourtant. Adieu, adieu, ma vie, mon bien; adieu mes lèvres, mon coeur, mon amour. Je t'aime tant, ô Dieu!

Adieu. Toi, toi, toi, ne te moque pas d'un pauvre homme.

D'Elle: Tout cela, vois-tu, c'est un jeu que nous jouons. Mais notre coeur et notre vie seront l'enjeu et ce n'est pas tout à fait aussi plaisant que cela en a l'air. Veux-tu que nous allions nous brûler la cervelle ensemble à Franchart? Ce sera plus tôt fait!... Elle songe réellement à ramener Musset dans cette forêt de Fontainebleau où ils furent si heureux jadis. Une amie qu'elle a là-bas, Rosanne Bourgoin, leur sera l'apaisement souhaité. Mais non! Il faut se séparer une fois pour toutes. Il faut s'en donner le courage.—Une fatalité pesait sur cet amour: tous deux se débattaient dans une détresse invincible.

Descendez, descendez, lamentables victimes, Descendez le chemin de l'enfer éternel...

Le poète comprit que la situation était sans issue. Excédé de cette passion épuisante, il résolut de partir.—Le l0 novembre, il l'annonce à George Sand, ajoutant qu'il n'aura même pas le courage d'attendre son départ à elle. Il veut néanmoins qu'elle accorde à «son pauvre vieux lierre» une dernière entrevue, un dernier souvenir.

Le 12 novembre, il écrit au vigilant Tattet dont il sait l'influence si redoutée de Celle qu'il veut fuir: «Tout est fini.—Si par hasard on vous faisait quelques questions, si peut-être on allait vous voir pour vous demander à vous-même si vous ne m'avez pas vu, répondez purement que non et soyez sûr que notre secret commun est bien gardé de ma part[134]...» Et il va en Bourgogne, à Montbard, se reposer chez un de ses parents.