Au jour, huit cadavres furent jetés à la mer; et le lendemain, Antonio et Cayetano débarquaient les dix-neuf Lascars sur l’une des îles Paracels; ils leur laissèrent des vivres pour plusieurs semaines, et reprirent leur route vers Luçon, leur pays natal.
Un vent favorable les fit aborder le douzième jour sur la côte ouest de Luçon, dans un petit port inhabité de la province d’Illocos; ils prirent en or et en argent ce qu’ils pouvaient porter sur eux, sabordèrent le joli brick, dirigèrent la proue au large, et dans une frêle embarcation débarquèrent au port sans que personne les eût vus.
A quelques milles, le brick, rempli d’eau, s’enfonçait dans l’abîme, disparaissait avec les richesses qu’il renfermait, et ne laissait plus de traces des crimes commis par les deux marins, qui, riches et heureux de s’être vengés, se livrèrent à toutes les jouissances que leur procuraient les piastres et l’or dont ils s’étaient chargés en abandonnant le brick.
Ils vivaient dans la plus grande sécurité; personne ne pouvait les accuser, et leur crime paraissait devoir rester impuni.
Mais la Providence n’avait point pardonné aux deux assassins.
Un navire anglais recueillit à son bord les dix-neuf Lascars abandonnés sur une des Paracels, et les conduisit à Canton.
Le consul anglais écrivit au gouvernement de Manille; celui-ci fit des recherches: le brick avait disparu, on n’en avait aucune nouvelle.
Toutefois, les deux Indiens, qui, dans leur sécurité et leur imprévoyance, dépensaient en femmes, en combats de coqs, des sommes si considérables, appelèrent l’attention de la police; ils furent mis en prison, et ne tardèrent point à faire un aveu complet de leur crime et à en raconter les détails.
Tous deux furent condamnés au dernier supplice, et le jugement ajouta en outre que leurs têtes seraient exposées à l’entrée du port de Manille, pour servir d’exemple. Tous deux entendirent leur sentence de mort avec le même sang-froid que s’il se fût agi d’une légère correction; Antonio fumait paisiblement sa cigarette, et Cayetano mâchait du bétel.
Le jour suivant, j’allai les voir en chapelle; ils causèrent avec moi, sans être émus ou affligés du sort qui les attendait le lendemain.