Antonio était à la barre; à quelques pas de lui, sur son banc de quart, sommeillait le lieutenant; sur le gaillard d’avant, deux matelots anglais, deux Lascars attendaient dans un demi-sommeil que quelques manœuvres imprévues les obligeassent à interrompre un instant leur repos. Cayetano, le cœur palpitant de vengeance, se promenait au vent, tout en observant ses ennemis, et attendait avec impatience le moment propice de mettre à exécution son projet.
Quelques instants s’étaient à peine écoulés, qu’il s’approcha d’Antonio, et lui dit:
«Ton poignard est-il prêt?»
«Ne crains pas, Cayetano, il coupe; ma main ne tremble pas.»
«Bien! dit Cayetano; charge-toi du lieutenant; frappe lorsque tu m’entendras frapper; descends ensuite dans la chambre, expédie le capitaine et le second, et moi je ferai le reste.»
Quelques instants après, le lieutenant s’affaissait sur son banc de quart; le coup qui venait de lui donner la mort avait été asséné d’une main si sûre, qu’il ne poussa même pas un cri. Cayetano, de son côté, avec la même précision, avait expédié les deux matelots anglais et un Lascar; dans l’impossibilité de donner un seul coup mortel au second Lascar, qui dormait appuyé sur la lisse, il l’avait précipité à la mer; ensuite il était descendu dans la cabine, et de trois coups de poignard il avait tué les trois matelots anglais surpris dans leur profond sommeil. Il remonta de suite sur le pont, où il trouva Antonio qui, de son côté, venait d’accomplir son œuvre de destruction avec le même bonheur que son complice: le capitaine et le second n’existaient plus.
«Assez, lui dit Cayetano, assez de sang! il ne reste plus à bord que dix-huit Lascars; ce ne sont pas des hommes, ce ne sont pas même des femmes tagalocs, et cependant ce sont nos frères; ils sont nés sous le même climat que nous.»
Antonio et Cayetano étaient maîtres du navire; pas un Anglais n’avait échappé à leurs poignards. Ils fermèrent l’écoutille pour empêcher les Lascars de monter sur le pont.
Antonio reprit la barre pour donner une direction au brick, qui avait été abandonné au gré des vents pendant que son camarade et lui commettaient leur crime; il changea de direction, et au lieu de suivre la route primitive du nord au sud-ouest, il dirigea la proue vers le sud-sud-est.
Au moment où le navire opérait son évolution, Cayetano entendit une espèce de gémissement; il appela Antonio pour s’assurer d’où partaient ces gémissements. Ce dernier aperçut, cramponné aux sauvegardes du gouvernail, le malheureux Lascar qu’il avait jeté à la mer; il le rassura en lui promettant qu’il ne lui sera pas fait de mal. Le pauvre Lascar remonta sur le pont, bien heureux d’en avoir été quitte pour la peur.