A dix heures du soir, Antonio et Cayetano étaient de quart.
Tous les deux, appuyés sur le bossoir de bâbord, restèrent un long intervalle sans s’adresser la parole; Antonio rompit le silence, et, dans sa langue maternelle si expressive, il dit:
«Frère, tu as bien souffert?»
«Si j’ai souffert, Antonio, je souffre encore. Ne comprends-tu pas toute la douleur qu’a au cœur celui qui vient de subir, sans le mériter, un infâme châtiment?»
«Oh! si, frère! et je souffre moi-même de la cruauté et de l’injustice de tes bourreaux, de ces orgueilleux Anglais.»
«Eh bien! Antonio, si ton cœur est aussi malade, vengeons-nous!»
«Vengeons-nous, répondit Antonio. Demain, nous prenons le quart de minuit; il n’y a pas de lune, l’obscurité sera profonde: choisissons cet instant pour la vengeance.»
Quelques paroles qu’ils échangèrent suffirent pour arrêter entre eux tout un plan de destruction; ils se séparèrent, pour ne pas être remarqués des matelots anglais.
Le lendemain, ils firent leur service comme à l’ordinaire. A six heures, c’était leur tour de dormir; ils se retirèrent dans leur cabine, avec la certitude qu’ils n’avaient aucune surveillance à redouter, et qu’on ne soupçonnait rien de leur fatal projet.
A minuit, ils reprirent le quart: le temps était beau; le brick, sous toutes ses voiles, sillonnait légèrement une mer paisible et unie; la nuit n’était éclairée que par de brillantes étoiles, et un vent fixe n’exigeait d’autre surveillance que celle du timonier; tout favorisait le projet des deux matelots philippinois.