Mes gardes m’amenaient les coupables, et, sans perdre mon calme ordinaire, je les admonestais sur les fautes qu’ils avaient commises.
J’avais toujours présent à la mémoire mon erreur lors du jugement de mon pauvre Bazilio, et j’étais très-circonspect.
J’écoutais d’abord les témoins; mais je ne condamnais qu’après avoir entendu le coupable dire:
«—Que voulez-vous, maître, c’était ma destinée; je ne pouvais pas m’empêcher de faire ce que j’ai fait!...
«—Toute faute mérite un châtiment, lui répondais-je alors. Choisis, veux-tu que ce soit le gobernadorcillo ou moi qui te châtie?»
La réponse était toujours la même:
«—Tuez-moi, maître, disait l’Indien; mais ne me remettez pas aux mains d’un de mes semblables.»
J’infligeais la punition. Anna, présente à mes arrêts, intercédait pour le coupable. C’était un motif que je saisissais toujours pour pardonner, ou faire remise d’une partie du châtiment. J’étais humain sans faiblesse, et je faisais aimer Anna comme elle le méritait.
Mes gardes étaient chargés d’appliquer la punition. Lorsque l’exécution était terminée, l’Indien rentrait au salon; je lui donnais un cigare, signe du pardon; je l’engageais à ne plus commettre de nouveaux méfaits. Anna l’exhortait à suivre mes conseils, et il partait avec la certitude que sa faute était oubliée. Loin de m’en vouloir, il témoignait souvent sa satisfaction à ses camarades dans des termes analogues à ceux que prononçait l’un d’eux, après une punition sévère: «J’ai reçu, disait-il, le châtiment qu’un père donne à son fils. Je suis heureux que ma faute soit oubliée, et de fixer maintenant sans aucun trouble le visage de mon maître.»
L’ordre et la discipline que j’avais établis étaient pour moi d’un grand secours dans l’esprit des Indiens; ils me donnaient une influence positive sur eux.