Il y a lieu de s’étonner, quand on est en Europe, couché dans un bon lit, sous un chaud édredon, la tête mollement appuyée sur de bons oreillers, de penser au singulier gîte que choisissent ces sauvages dans les forêts.
Combien de fois je me suis représenté ces familles juchées à quatre-vingts pieds au-dessus de la terre, sur le sommet des arbres. Et cependant je sais qu’elles dorment aussi tranquilles dans ces retraites ouvertes à tous les vents, que moi dans ma chambre bien close et bien silencieuse. Ne sont-elles pas comme les oiseaux qui se reposent sur les branches à leurs côtés? N’ont-elles pas pour mère la nature, cette admirable gardienne de ce qu’elle a fait? et ne ferment-elles pas leurs paupières sous le regard tutélaire du Père suprême, du Maître éternel?
Mon fidèle Alila se retira avec moi dans une des cases de bas étage pour passer la nuit, ainsi que nous avions coutume de le faire depuis notre séjour chez les Tinguianès.
Pour plus de sûreté, nous avions pris l’habitude de veiller mutuellement l’un sur l’autre: jamais nous ne dormions tous les deux à la fois. Sans être peureux, ne doit-on pas être prudent?
Cette nuit-là, c’était à mon tour de commencer à dormir; je me couchai, mais les impressions de la journée avaient été trop vives; je ne ressentis pas la moindre velléité de sommeil.
J’offris alors à mon lieutenant de me remplacer; le pauvre diable était comme moi: les têtes des Guinanès dansaient devant ses yeux. Il les voyait pâles, sanglantes, hideuses, puis déchirées, broyées, brisées; puis l’affreux breuvage des cervelles, qu’il avait aussi courageusement avalé, lui revenait au cœur et à l’esprit, et il souffrait vraiment de notre visite à la bourgade victorieuse.
«Maître, me disait-il avec un air désolé, pourquoi sommes-nous venus parmi tous ces démons? Ah! nous aurions mieux fait de rester à notre bon pays de Jala-Jala.»
Il n’avait peut-être pas tort; mais mon désir de voir des choses extraordinaires me donnait un courage et une volonté qu’il ne partageait pas.
«Il faut, lui répondis-je, que l’homme connaisse tout, et voie tout ce qu’il lui est possible de voir. Puisque nous ne pouvons dormir, et que nous sommes les maîtres ici quant à présent, faisons une visite de nuit; peut-être trouverons-nous des choses qui nous sont inconnues... Allume du feu, Alila, et suis-moi.»
Le pauvre lieutenant obéit sans répondre. Il frotta deux morceaux de bambou l’un contre l’autre, et je l’entendis murmurer entre ses dents: