«—Oh! maître, répondit mon lieutenant d’un ton sentencieux cette fois, les bandits, comme vous les nommez, ne sont pas ce que vous pensez... Le Tulisanè n’est pas un assassin. Quand il tue, c’est qu’il est obligé de défendre sa vie... et s’il le fait, c’est toujours de bon cœur...

«—Oh! oh! dis-je, et le vol, comment expliques-tu ça?

«—S’il vole, c’est seulement pour prendre un peu du superflu des riches et le donner aux pauvres; voilà tout. Savez-vous l’emploi que fait le Tulisanè de ce qu’il dérobe?

«—Non, maître Alila, répondis-je en souriant.

«—Eh bien! il ne garde rien pour lui, dit mon lieutenant avec orgueil. D’abord il en donne une partie au prêtre, pour lui faire dire des messes.

«—Ah! c’est édifiant. Ensuite?

«—Ensuite il en donne une autre à sa maîtresse, car il l’aime et veut toujours la voir parée... Puis, le reste, il le dépense avec ses amis. Vous le voyez, maître, le Tulisanè prend du superflu d’une personne pour en contenter plusieurs. Il est loin d’être aussi méchant que ces sauvages, qui vous tuent sans rien dire et vous mangent la cervelle...»

Et Alila fit un long soupir... La cervelle lui revenait toujours... Sa conversation m’intéressait tellement, son système était si curieux, et lui-même était de si bonne foi en l’expliquant, qu’à l’écouter j’oubliais presque mes Igorrotès.

Nous continuâmes notre route à travers le bois, en nous dirigeant le plus possible vers le sud, pour nous rapprocher de la province de Boulacan, où je devais aller retrouver mon pauvre malade, qui s’inquiétait sans doute de ma longue absence.

Lors de mon départ, je n’avais rien laissé connaître de mon projet; il est à penser que si on l’eût su, j’eusse passé pour mort.