Mon lieutenant, sans attendre ma réponse, y porta le nez et reconnut, à sa grande satisfaction, qu’ils contenaient un ragoût de cerf qui jetait un certain parfum. Toujours sans me consulter, il détacha le plus petit des vases, donna un coup de crosse de fusil au buffle qu’il lâcha, et dit:

«—Ve-te, Judio! (Va, vilain Juif!)»

L’Igorrotè, se voyant libre, s’enfuit de toute la vitesse de son buffle; et nous, nous rentrâmes dans les bois en évitant les endroits découverts, de crainte d’être surpris par un trop grand nombre de sauvages.

Vers les quatre heures, nous fîmes halte pour prendre notre repas.

Mon lieutenant attendait ce moment avec impatience, car le vase du sauvage répandait une suave odeur.

Enfin, l’instant désiré arriva; nous nous assîmes sur la pelouse: je plongeai mon poignard dans le vase qu’Alila avait approché du feu, et j’en retirai... une main tout entière[3].

Mon pauvre lieutenant fut aussi stupéfait que moi, et nous restâmes quelques minutes sans nous adresser la parole.

Enfin je donnai un vigoureux coup de pied dans le vase, qui se brisa; la chair humaine qu’il contenait s’éparpilla sur le sol. Je tenais toujours la main fatale au bout de mon poignard...

Cette main me faisait horreur; je l’examinai avec soin, elle me parut avoir appartenu à un enfant ou à un Ajetas, race de sauvages qui habite les montagnes de Nueva-Exica et de Maribèles, de laquelle j’aurai occasion de parler dans le cours de ce récit.

Je pris quelques tiges de palmier cuites sous la cendre; Alila m’imita, et nous repartîmes, assez mécontents, chercher un gîte pour la nuit.