«Nous étions tellement sûrs que bientôt nos chagrins seraient finis, que nous ne pensions déjà plus à nos douleurs passées. Au printemps de la vie, le chagrin ne laisse pas plus de trace que le pied de l’Indien agile n’en laisse sur le sable quand le vent de la mer a soufflé!

«Les habitants du village en nous voyant si joyeux enviaient notre sort, et les parents de Thérésa ne trouvaient plus de prétextes pour empêcher notre mariage.

«Nous touchions au port, notre pirogue voguait doucement balancée par un vent doux; nous chantions l’hymne du retour, sans penser, hélas! que nous allions nous briser contre un écueil!

«Les jeunes Indiens ne voient pas, le matin, le grain qui doit les atteindre le soir; le buffle ne sait pas éviter le lacet, et souvent il s’élance au-devant du danger pour lui échapper. J’allais comme un insensé, regardant le soleil, sans songer au précipice qui était caché dans l’ombre. Le malheur me surprit d’autant plus que je ne l’attendais pas.

«Un soir, au retour de la pêche, au moment où je revenais me reposer de mes fatigues auprès de Thérésa, je vis arriver au-devant de moi un de mes voisins qui m’avait toujours témoigné une grande affection.

«A sa vue, un tremblement me saisit, les battements de mon cœur s’arrêtèrent. Son visage était pâle et tout changé. Ses yeux hagards lançaient des éclairs de terreur, sa voix était tremblante et agitée:

«—Les Moros[3] sont débarqués sur la côte, me dit-il...

«—Ciel! m’écriai-je en mettant la main sur ma figure.

«—Ils ont surpris quelques personnes du village, et les ont emmenées prisonnières.

«—Et Thérésa? m’écriai-je.