Nous avions une petite société à Jala-Jala, qui se composait de ma belle-sœur, de Delaunay, jeune homme de Saint-Malo, venu de Bourbon pour établir à Manille des usines pour la cuisson des sucres; de Bermigan, jeune Espagnol, et de mon ami le capitaine Gabriel Lafond, Nantais comme moi[1].

Il était venu aux Philippines sur le Fils de France, avait passé quelques années dans l’Amérique du Sud, et y avait occupé plusieurs emplois de distinction dans la marine, comme capitaine commandant; enfin, après bien des aventures et des vicissitudes, il était arrivé à Manille avec une petite fortune, avait acheté un navire, et s’était rendu dans l’océan Pacifique pour y faire la pêche du balaté, ou ver de mer.

A peine arrivé à l’île de Tongatabou, son navire s’était brisé sur les rochers qui entourent cette île. Lafond s’était sauvé à la nage, et avait tout perdu.

De là, il s’était rendu aux îles Mariannes, où le chagrin et la mauvaise nourriture l’avaient fait tomber malade; il était revenu à Manille, affecté d’une affreuse dysenterie.

Je l’avais conduit à mon habitation, et là je lui donnais tous les soins que méritait un compatriote, un bon ami, doué de qualités solides et aimables.

Nos soirées se passaient en conversations amusantes et instructives.

Chacun de nous, ayant beaucoup voyagé, avait quelque chose à raconter; dans la journée, les malades tenaient compagnie aux dames, pendant que mon frère et moi nous vaquions à nos occupations ordinaires.

Mais bientôt, hélas!... un malheureux accident vint troubler le calme qui régnait à Jala-Jala.

Bermigan tomba si dangereusement malade, que quelques jours suffirent pour m’ôter tout espoir de lui sauver la vie. Jamais je n’oublierai la nuit fatale dans laquelle nous étions tous réunis au salon, la douleur et la consternation sur tous les visages et dans tous les cœurs; à quelques pas de nous, dans une chambre voisine, nous entendions le râle de la mort: le pauvre Bermigan n’avait plus que peu d’instants à vivre.

Mon bon ami Lafond, que la maladie avait aussi réduit à un état presque désespéré, rompit le silence et dit: