Maintenant établi à Paris, marié à une femme ornée de toutes les qualités faites pour rendre un homme heureux, père de beaux enfants, jouissant d’une position honorable et de l’estime publique, il n’a point oublié les six mois passés à Jala-Jala, et l’ingratitude ne souilla jamais un cœur noble, aimant et dévoué.
Aussi existe-t-il toujours entre lui et moi le plus sincère attachement, et je suis heureux de lui dire ici qu’il est et sera toujours mon meilleur ami.
Puisque je viens de nommer plusieurs personnes qui ont séjourné quelque temps à Jala-Jala, je ne passerai pas sous silence un de mes colons, Joaquin Balthazar, Marseillais d’origine, homme excentrique comme je n’en ai jamais connu.
Joaquin, très-jeune, s’était embarqué par-dessus le bord à Marseille.
Étant arrivé à Bourbon sans être porté sur le rôle d’équipage, il avait été pris et mis à bord de l’Astrolabe, qui faisait le voyage du tour du monde.
Il avait déserté aux îles Mariannes, était arrivé dans le plus grand dénûment aux Philippines, s’était adressé à de bons moines pour faire, disait-il, sa conversion et son salut.
Il avait vécu parmi eux et à leurs dépens près de deux années; ensuite il avait ouvert un café à Manille, et absorbé en plaisirs et en débauches une assez forte somme qu’un Français et moi lui avions avancée.
Enfin il était venu faire construire sur mon habitation un grand édifice en paille, qui avait plutôt l’air d’un grand magasin que d’une maison.
Là, il entretenait toujours une espèce de sérail, adoptait tous les enfants qu’on voulait lui donner, et qui, avec les siens, faisaient ressembler sa maison à une école mutuelle.
Le jour où il était fatigué d’une de ses femmes, il faisait venir un de ses ouvriers, et, avec un grand sérieux, il lui disait: