Puisque j’ai parlé d’un tay-foung, je vais un peu anticiper, et, le plus brièvement possible, en décrire un bien plus terrible encore que celui que j’avais essuyé dans une frêle pirogue et sur le buisson de bambous.

Je venais de terminer de jolis bains sur le lac, en face de ma maison; j’étais tout fier et tout content de procurer ce nouvel agrément à ma femme.

Le jour même où mes Indiens venaient d’y ajouter les derniers ornements, vers le soir, le vent d’ouest commença à souffler avec furie; peu à peu les eaux du lac s’agitèrent, bientôt nous ne doutâmes plus que nous allions avoir affaire à un tay-foung.

Mon frère et moi restâmes longtemps à examiner, à travers les vitraux des croisées, si les bains résisteraient à la force du vent; mais, dans une forte rafale, mon pauvre édifice disparut comme un château de cartes.

Nous nous retirâmes de la fenêtre, et bien nous en prit, car une plus forte rafale que celle qui avait détruit les bains enfonça toutes les croisées qui donnaient à l’ouest; le vent s’enfourna dans la maison, et se fit jour en renversant toute la muraille au-dessus de la porte d’entrée.

Le lac était si agité, que les lames passaient par-dessus ma maison et inondaient tous les appartements.

Nous ne pouvions plus y tenir...

En nous aidant les uns les autres, ma femme, mon frère, un jeune Français qui se trouvait alors à Jala-Jala[3], et moi, nous pûmes gagner un rez-de-chaussée qui n’avait jour au dehors que par une petite fenêtre; là, dans une obscurité profonde, nous passâmes une grande partie de la nuit, mon frère et moi, l’épaule appuyée contre la fenêtre, opposant toute notre force à celle du vent qui menaçait de l’enfoncer.

Dans ce rez-de-chaussée il y avait quelques dames-jeannes d’eau-de-vie: ma chère Anna en versait dans sa main, et nous en donnait à boire pour soutenir nos forces et nous réchauffer.

Au point du jour le vent cessa, et le calme reparut.