Le tay-foung avait embrassé un diamètre de deux lieues à peu près, et, comme une forte trombe, avait renversé et brisé tout ce qu’il avait trouvé sur son passage.
Mais c’est assez parler de désastres; je reviens à l’époque où le pauvre Bermigan cessa de vivre, pour nous affliger tous!
Mon habitation prospérait; l’abondance, qui donne le bonheur, régnait parmi tous mes colons; la population de Jala-Jala augmentait chaque jour. Mes Indiens étaient heureux; j’étais aimé et respecté; ils m’aidaient avec zèle dans mes travaux, et ils m’étaient aveuglément soumis. Ce n’était cependant pas par l’oppression que je les dominais, mais par l’ascendant et la puissance que donnent la justice et le bon droit.
Dans des circonstances difficiles où il fallait agir avec énergie contre eux, c’était toujours sans armes et par la seule force de ma volonté que j’obtenais leur obéissance. Cependant je les bâtonnais vigoureusement quelquefois; mais c’était pour leur éviter de plus grands malheurs. Ces actes de justice exécutive n’avaient lieu que dans les grandes réunions, les jours de fête, lorsqu’il s’élevait une rixe, quand, les poignards tirés, une lutte sanglante allait s’engager, qu’ils méconnaissaient l’autorité de leurs chefs et de mes gardes. Dans de pareils moments on venait à la hâte me prévenir; je prenais une canne, et je me rendais au lieu de la réunion: c’était généralement là où se livraient les combats de coqs.
Je me précipitais au milieu de la foule, et je frappais à tort et à travers sur tous ceux qui se trouvaient à la longueur de ma canne. C’était alors une panique, un sauve qui peut général. Chacun allait se cacher dans son coin, et ne reparaissait qu’après que les esprits, devenus plus calmes, étaient tout à fait pacifiques.
Ils prenaient avec gaieté ces sortes d’exécutions, et ne manquaient jamais de raconter quelque accident burlesque occasionné par leur fuite précipitée. Ils disaient hautement: «Nous étions tous coupables, les uns de vouloir se battre, les autres de les regarder. Le maître a bien fait de ne ménager personne.»
D’autres fois, c’était un brave, un vaillant qui, le poignard dégaîné, se promenait au milieu de ses compatriotes et les menaçait tous. Personne n’osait l’approcher, parce qu’on savait qu’il aurait fait usage de son arme. On venait me prévenir, et, sans armes, sans canne, je me présentais devant lui: d’une voix ferme je lui ordonnais de me remettre son poignard, de se rendre à la prison pour être mis au bloc. Jamais ces hommes, qui dans de tels moments sont la terreur de leurs semblables, ne manquaient de m’obéir. Le lendemain, je les faisais comparaître devant moi, et, après une réprimande, je leur rendais leur poignard et leur liberté.
J’avais rendu de grands services au gouvernement espagnol par la guerre incessante que je faisais aux bandits, et, je puis dire que, parmi ces derniers, je jouissais d’une véritable vénération.
Ils me considéraient bien comme leur ennemi, mais comme un ennemi brave, incapable d’aucune lâcheté envers eux, leur faisant loyalement la guerre; et le caractère indien m’était si bien connu que je ne craignais pas qu’ils me tendissent aucune embûche et m’attaquassent en traîtres.
J’en étais si convaincu, que, dans mon habitation, jamais je ne me faisais accompagner ni de nuit ni de jour.