«Comment êtes-vous ici? Est-ce en ami, est-ce curiosité? ou les lois cruelles des Castillans vous obligent-elles de venir chercher un refuge parmi nous? S’il en est ainsi, soyez le bien venu, vous trouverez ici des frères.»
«Non, lui dis-je, nous ne venons point pour rester parmi vous. Je suis votre voisin, le seigneur de Jala-Jala; je viens vous voir, vous offrir mon amitié et vous demander la vôtre.»
Au nom de Jala-Jala, le vieillard fit un mouvement de surprise; puis il me dit:
«Il y a longtemps que j’ai entendu parler de vous comme d’un agent du gouvernement pour poursuivre des malheureux; mais j’ai entendu dire aussi que vous remplissiez votre mission avec bonté, et que souvent vous étiez leur appui; ainsi, soyez le bien venu.»
Après cette première reconnaissance, on nous fit servir du lait et des patates, et pendant notre repas le vieillard continua de causer librement avec moi.
«Il y a bien des années, me dit-il, à une époque que je ne sais pas fixer, quelques hommes vinrent habiter Tapuzi. La tranquillité et la sécurité dont ils jouirent ici firent imiter leur exemple par d’autres qui cherchaient à se soustraire à la punition de quelques fautes qu’ils avaient commises. On vit bientôt arriver des pères de famille avec leurs femmes et leurs enfants; ce furent les premières bases du petit gouvernement que vous voyez.
«Maintenant, ici, presque tout est en commun: quelques champs de patates ou de maïs, et la chasse, nous suffisent; celui qui possède donne à celui qui n’a pas. Presque tous nos vêtements sont filés et tissés par nos femmes; l’abaca[6] de la forêt fournit le fil nécessaire; nous ne connaissons pas l’argent, nous n’en avons pas besoin.
«Ici, point d’ambition; chacun est sûr de ne pas souffrir de la faim.
«De temps en temps, il nous arrive des étrangers. S’ils veulent se soumettre à nos lois, ils restent parmi nous; ils ont quinze jours d’épreuves pour se décider. Après ces quinze jours, ils sont libres de se retirer, ou faire partie de notre famille.
«Nos lois sont douces et indulgentes; le plus grand châtiment que nous puissions infliger est de chasser pour toujours celui qui a commis une grande faute.