Je crois avoir suffisamment fait connaître les Indiens et leurs coutumes; je vais maintenant entretenir mes lecteurs de deux espèces de monstres que j’ai eu souvent occasion d’observer et même de combattre: l’un, habitant les forêts, le serpent boa, et l’autre, les grandes rivières et les lacs, le caïman.
A l’époque où j’avais commencé à coloniser le village de Jala-Jala et d’habiter ma demeure, les caïmans abondaient de ce côté du lac, et de mes fenêtres je les voyais journellement se jouer dans les eaux, guetter et happer les chiens qui approchaient de la plage.
Un jour, une femme de chambre de ma maison ayant eu l’imprudence de se baigner sur le bord du lac, fut surprise par l’un d’eux, d’un volume énorme. Un de mes gardes arriva au moment où le monstre l’emportait; il lui tira un coup de carabine et l’atteignit sous l’aisselle, seule partie vulnérable; mais la blessure était trop peu de chose pour qu’elle l’arrêtât; il disparut avec sa proie.
Cependant ce petit trou de balle fut cause de sa mort, et il est à remarquer que, dans les eaux de Bay, la moindre blessure faite à la peau du caïman est incurable.
Les crevettes, si abondantes dans le lac, s’introduisent dans la blessure: peu à peu leur nombre augmente; elles finissent par lui ronger les chairs, et par s’introduire jusque dans l’intérieur de son corps.
C’est ce qui arriva à celui qui avait dévoré la femme de chambre.
Un mois après cet accident, le monstre fut trouvé mort sur la plage, à cinq ou six lieues de mon habitation.
Les Indiens me rapportèrent les boucles d’oreilles de cette malheureuse femme, qu’ils avaient retrouvées dans son estomac.
Une autre fois, je voyageais dans les parages de Marigondon, accompagné d’un guide. La chaleur était excessive, le soleil dardait perpendiculairement ses rayons sur un sol brûlant. Nos chevaux suivaient lentement une route peu fréquentée, éloignée de toute habitation. Nous rencontrâmes un Chinois qui voyageait aussi à cheval, et suivait la même direction que nous; mais, plus précautionneux, il se garantissait du soleil avec un parasol en papier gommé, meuble inséparable de l’habitant du Céleste Empire.
Mon guide me dit: «Nous voici près de la rivière Indang. Reposons-nous: une petite halte ne fera pas de mal à nos montures.»—Je n’étais pas de son avis; je lui fis observer que si nous nous arrêtions, nous n’arriverions pas de jour au village.—«N’importe, me répondit-il, je connais la route, je ne vous égarerai pas. Croyez-moi, laissons passer devant les plus pressés. Vous allez voir ce mécréant Chinois, qui se garde si bien du soleil et se tient si mal à cheval, nous montrer où nous pourrons passer la rivière sans faire nager nos chevaux.»