Cette dernière observation me parut assez sage pour être prise en considération. J’acquiesçai à la demande de mon guide, et nous mîmes pied à terre.
Quelques instants après, le Chinois fouettait son cheval pour le faire entrer dans la rivière. A peine était-il arrivé au milieu, que plusieurs caïmans, cachés sous l’eau, se jetèrent sur lui, et instantanément, cheval et Chinois disparurent. Pendant quelques minutes les eaux se teignirent de sang; mais rien du Chinois et de sa monture ne reparut à la surface, si ce n’est le parasol qui flottait au gré du courant.
Mon guide rompit le premier le silence en faisant claquer sa langue contre son palais, et il dit: «Sayan! (Quel dommage!)»
«Tu pourrais bien, lui dis-je, te servir du mot malheur.»
«Oh oui, reprit-il, car nous n’avons pas de chance. Le vent aurait pu le pousser vers nous.»
Cette réponse, faite avec tout le sang-froid indien, me fit comprendre que le mouvement de langue avait été pour le Chinois, et l’exclamation Sayan! (Quel dommage!) pour le parasol, dont la perte le préoccupait beaucoup plus que la catastrophe qui venait de s’accomplir sous nos yeux.
J’étais curieux de voir de près un de ces animaux voraces.
Lorsqu’ils fréquentaient les abords de ma maison, j’avais fait diverses tentatives à ce sujet.
Une nuit, j’avais mis un mouton tout entier à un énorme hameçon tenu par une chaîne et une forte corde; le lendemain, mouton et chaîne avaient disparu.
J’avais souvent guetté les caïmans avec mon fusil; mais lorsqu’ils étaient dans l’eau, la balle frappait sur leurs écailles, et rebondissait sans leur faire le moindre mal.