Jamais vie n’a été plus active et plus remplie d’émotions que celle que je passais à Jala-Jala; mais elle convenait à mes goûts et à mon caractère, et je jouissais d’un bonheur aussi parfait que celui que l’on peut goûter loin de sa famille et de son pays. Mon Anna était pour moi un ange de bonté et de douceur; mes Indiens étaient heureux, l’abondance et le bien-être régnaient dans leurs familles; mes champs étaient couverts de riches moissons, et mes pâturages de nombreux troupeaux.

Ce n’était point sans beaucoup de peine et de difficulté que j’étais arrivé à mon but: que de fois j’eus besoin de tout mon courage et de toute ma philosophie pour ne pas désespérer en présence de revers qu’il m’était impossible d’éviter!

Combien de fois ne vis-je pas des coups de vent ou des inondations détruire de belles récoltes prêtes à être moissonnées, et que j’avais eu tant de peine à défendre contre les buffles, les singes et les sangliers, voire même contre un insecte bien plus nuisible encore que tous les fléaux dont je viens de parler, contre les sauterelles, une des plaies d’Égypte, transportée apparemment dans cette contrée, et qui, presque régulièrement tous les sept ans, partent par nuages des îles du sud, et viennent s’abattre sur Luçon en y apportant la désolation et souvent la famine.

Il faut avoir vu un tel spectacle pour s’en former une idée.

Quand elles arrivent, on aperçoit à l’horizon un nuage couleur de feu; d’innombrables sauterelles forment ce nuage.

Elles ont un vol rapide, embrassent souvent un diamètre de deux à trois lieues et en bataillon serré, et passent ainsi au-dessus de vous pendant cinq à six heures consécutives.

Si elles aperçoivent un champ bien vert, elles s’y abattent; en quelques minutes, toute la verdure a disparu, la terre reste entièrement nue: alors elles reprennent leur vol pour porter ailleurs la disette et la destruction.

Le soir, c’est dans les forêts, sur les arbres, qu’elles vont prendre leur gîte; elles s’abattent en si grande quantité aux extrémités des branches, que leur poids brise les plus grosses.

Pendant la nuit, dans l’endroit où elles se sont reposées, c’est un craquement continuel et un bruit tellement fort, que l’on a peine à croire qu’il puisse être produit par un si petit insecte.

Le lendemain, elles repartent à la pointe du jour, laissant les arbres sur lesquels elles se sont reposées, hachés et brisés comme si la foudre avait sillonné la forêt dans tous les sens; puis elles vont ailleurs produire de nouveaux ravages.