Je n’en formais plus qu’un, c’était de revoir ma vieille mère et mes sœurs; et j’espérais que le temps n’était pas bien éloigné où je pourrais réaliser le projet de revoir ma patrie.
Tout prospérait sur mon habitation, j’augmentais tous les ans mon revenu, mes champs étaient couverts de riches moissons de cannes à sucre.
A cette culture et à celle du riz j’avais joint celle du café, et mon frère avait pris la direction d’une vaste plantation qui promettait de brillants résultats, et plus tard la prime que le gouvernement espagnol s’était engagé à donner au possesseur d’une plantation de quatre-vingt mille pieds de café en rapport; mais hélas! le temps de bonheur pour moi était passé! Et que de peines et de douleurs j’avais à supporter avant de revoir ma patrie!!
Mon frère, mon pauvre Henri commit quelques imprudences, et fut tout à coup pris d’une fièvre intermittente qui l’enleva en quelques jours!...
Mon Anna et moi nous versâmes bien des larmes! car nous aimions Henri avec une profonde tendresse.
Depuis plusieurs années nous vivions ensemble; il partageait nos travaux, nos peines et nos plaisirs; c’était le seul parent que j’eusse aux Philippines.
Il avait quitté la France, où il occupait une place honorable, dans l’unique but de me voir et de m’aider dans la grande tâche que je m’étais imposée. Ses qualités aimables et un cœur excellent nous le rendaient bien cher; sa perte était irréparable, et la pensée que je n’avais plus de frère... venait encore rendre ma douleur plus poignante et plus amère.
Prudent, le plus jeune, était mort à Madagascar; Robert, mon cadet, à la Planche, près de Nantes, dans la petite maison de campagne qui avait abrité notre jeunesse; et mon pauvre Henri, à Jala-Jala!—Je lui fis élever un modeste tombeau à la porte de l’église, et pendant plusieurs mois Jala-Jala ne fut plus qu’un séjour de deuil et de tristesse...
Nous commencions à peine, non à nous consoler, mais à supporter la perte que nous venions de faire, lorsqu’un nouveau coup du sort vint encore fondre sur moi.
A mon arrivée aux Philippines, pendant mon séjour à Cavite, je m’étais lié étroitement avec Prosper de Malvilain, natif de Saint-Malo, et second d’un navire du même port.