Après avoir rendu les derniers devoirs à ma belle-sœur, je retournai à Jala-Jala.
Le monde m’était à charge; il me fallut revoir mes forêts, mes montagnes, pour recouvrer un peu de calme.
Quelques mois s’écoulèrent sans que je pusse penser à mes affaires; cependant, la dernière prière de ma pauvre femme, de quitter les Philippines et de retourner dans ma patrie, m’obligea de m’en occuper.
Je cédai mon habitation à mon ami Vidie, que je croyais plus que personne en état de poursuivre mon œuvre et de bien traiter mes pauvres Indiens.
Il me demanda de rester quelque temps avec lui pour le mettre au courant de mon petit gouvernement; j’y consentis d’autant plus volontiers que ces quelques mois rendraient mon fils plus fort et plus en état de supporter le voyage.
Je restai donc à Jala-Jala; mais la vie m’était devenue si pénible qu’elle m’était tout à fait à charge; rien ne pouvait me distraire ni m’arracher à mes tristes pensées.
Les beaux sites de Jala-Jala, que j’avais toujours vus avec tant de plaisir, m’étaient devenus indifférents; je recherchais les lieux les plus sombres et les plus silencieux, j’aillais souvent sur le bord d’un ruisseau encaissé au milieu de hautes montagnes, et ombragé par de grands arbres.
Ce site n’était peut-être connu que de moi seul, et probablement jamais avant moi créature humaine ne s’y était assise. Là je me livrais tout entier à l’amertume de mes souvenirs; ma femme, mes frères, ma belle-sœur occupaient toute mon imagination.
Quand la pensée de mon fils venait enfin m’arracher à mes sombres rêveries, je retournais lentement à mon habitation, où je retrouvais ce pauvre enfant, qui par ses caresses paraissait chercher à faire diversion à ma douleur; mais elles ne faisaient guère que me rappeler l’époque où c’était toujours mon Anna qui accourait me recevoir, et en me serrant dans ses bras me faisait oublier toutes les fatigues et les ennuis que j’avais éprouvés loin d’elle. Hélas! ce temps avait fui sans retour, et en perdant ma compagne j’avais perdu tout mon bonheur.
Mon ami Vidie faisait ce qui dépendait de lui pour me distraire; il me parlait souvent de la France, de ma mère, et de la consolation que je trouverais à leur présenter mon fils.