Nous vîmes bientôt sortir du bois un homme et une femme qui tous deux tenaient une torche à la main; nous reconnûmes que c’étaient des Ajetas, qui sans doute venaient sur la plage pour chercher des poissons; ils s’approchèrent à quelques pas de nous, restèrent un instant immobiles en nous regardant fixement.

Nous étions tous trois assis et nous les observions, faisant en sorte de deviner leurs intentions. Au mouvement que fit l’un d’eux pour prendre son arc sur son épaule, j’armai mon fusil; le léger bruit du ressort de mon arme suffit pour les terrifier; ils jetèrent leurs flambeaux et, comme deux bêtes fauves effarouchées, ils disparurent dans la forêt.

Cette apparition disait assez que nous foulions déjà le sol fréquenté par des Ajetas; il n’était plus prudent de nous livrer au sommeil.

Les deux sauvages dont nous avions reçu la visite allaient peut-être prévenir leurs camarades, qui pourraient bien revenir en grand nombre nous décocher quelques flèches empoisonnées.

Cette crainte et les Bernard-l’ermite qui nous harcelaient nous firent passer le reste de la nuit auprès d’un grand feu.

Dès que le jour parut, après avoir fait un bon repas, grâce à l’abondance des coquillages que nous pouvions choisir à notre gré, nous reprîmes notre route, quelquefois côtoyant le bord de la mer, de rochers en rochers; d’autres fois nous enfonçant dans les bois.

La journée fut très-fatigante, mais sans incident digne de remarque.

Il était tout à fait nuit lorsque nous arrivâmes au village de Binangonan-de-Lampon.

Ce village, habité par des Tagalocs, est jeté là comme une oasis d’hommes presque civilisés au milieu des forêts et des populations sauvages, sans aucune route praticable pour se rendre à d’autres peuplades placées sous la domination espagnole.

Mon nom était connu des habitants de Binangonan-de-Lampon. Nous fûmes reçus à bras ouverts, et tous les chefs du village se disputèrent l’honneur de m’avoir chez eux.