«Nous avons, me dit-elle, très-peu de mots pour causer entre nous; tous nos enfants, à leur naissance, prennent le nom de l’endroit où ils sont nés: c’est alors une grande confusion, et nous venons vous les apporter pour que vous leur donniez des noms.»
Dès que j’eus cette explication, je voulus faire cette cérémonie avec toute la pompe que la circonstance et le lieu permettaient.
Je m’approchai d’un petit ruisseau. Je connaissais la formule pour donner l’eau du baptême à un nouveau-né.
Je pris mes deux Indiens pour parrains, et pendant quelques jours je baptisai environ cinquante de ces pauvres enfants.
Chaque mère qui apportait son nourrisson était toujours accompagnée de deux personnes de sa famille. Je prononçais les paroles sacramentelles, je versais l’eau sur la tête de l’enfant, puis j’articulais à haute voix le nom qu’il me plaisait de lui donner.
Or, comme ils n’ont aucun moyen de transmettre leurs souvenirs, dès que j’avais, par exemple, prononcé le nom de François, la mère et les deux témoins qui l’accompagnaient le répétaient jusqu’à ce qu’ils pussent bien le prononcer et en conserver la mémoire; puis ils s’en allaient en continuant, pendant leur route, de répéter le nom qu’ils avaient à retenir.
Le premier jour, ce fut une cérémonie assez longue; mais le jour suivant le nombre diminua, et je pus me livrer entièrement à l’étude de mes hôtes.
J’avais gardé près de moi la femme qui parlait tagaloc, et, dans les longues conversations que j’eus avec elle, elle m’initia complétement à toutes leurs coutumes et à leurs usages.
Les Ajetas n’ont aucune religion, ils n’adorent aucun astre. Il paraît cependant qu’ils ont transmis aux Tinguianès, ou qu’ils tiennent de ceux-ci, l’usage d’adorer pendant une journée le rocher ou le tronc d’arbre auquel ils trouvent une ressemblance avec un animal quelconque; puis ils l’abandonnent ensuite pour ne plus penser à aucune idole, jusqu’à ce qu’ils rencontrent une autre forme bizarre, nouvel objet d’un culte aussi frivole.
Ils ont une grande vénération pour leurs morts. Pendant plusieurs années ils vont sur leurs tombeaux déposer un peu de tabac et de bétel; l’arc et les flèches qui ont appartenu au défunt sont suspendus, le jour où il est mis en terre, au-dessus de sa tombe, et toutes les nuits, suivant la croyance de ses camarades, il sort de sa tombe pour aller à la chasse.