«Demain, les enragés Ajetas vont être sur pied pour venger l’exécrable butin que nous leur enlevons peut-être au prix de notre vie.

«Si du moins ils nous attaquaient en rase campagne, avec nos fusils nous pourrions nous défendre; mais que voulez-vous faire contre ces animaux perchés çà et là, comme des singes, au haut des arbres de leurs forêts?

«Ce sont pour eux autant de forteresses d’où pleuvront demain sur nous ces dards qui, hélas! ne partent jamais en vain.

«Heureusement il était nuit lorsqu’ils nous ont attaqués, sans cela nous aurions tous à l’heure qu’il est une bonne flèche au travers du corps; ensuite ils auraient coupé nos têtes pour servir de trophée à une superbe fête. La vôtre d’abord, maître, ils l’auraient placée sur le sol et ils auraient dansé autour comme des brutes, et, en qualité de chef, vous eussiez été la cible d’honneur proposée à leur adresse.

«Enfin, maître, tout ce qui nous serait arrivé si la nuit n’avait pas favorisé notre fuite n’est, hélas! que différé.

«Nous ne saurions séjourner indéfiniment sur cette plage, seul endroit favorable pour nous défendre de ces maudits négrillons: il faudra bien retourner chez nous, ce que nous ne pouvons faire sans traverser toutes les forêts habitées par cette race abominable, qui nous a fait manger de la viande toute crue et assaisonnée de cendres.

«Tenez, maître, avant d’entreprendre ce maudit voyage, vous auriez bien dû vous souvenir de tout ce qui nous est arrivé chez les Tinguianès et les Igorotès

J’avais écouté cette touchante jérémiade de mon lieutenant, qui au fond n’avait pas tout à fait tort; mais quand il eut fini je voulus relever son courage, et je lui dis:

«Eh! comment, toi aussi, brave Alila, tu as donc peur?... Je croyais que le Tic-balan, les esprits malins et les âmes des revenants avaient seuls prise sur ta bravoure!

«Tu vas donc me laisser croire que des hommes comme toi, sans autres armes que de mauvaises flèches, te causent de la frayeur?