«—C’est vrai, maître, c’était notre sort!... Demain, ils seront bien attrapés de ne plus nous retrouver. Mais mettons-nous aussitôt à l’ouvrage, car nous avons bien à faire pour que cette belle embarcation, comme vous l’appelez, soit à peu près en état de naviguer.»
Nous fîmes à l’instant un grand feu sur le bord de la mer, et nous allâmes couper dans le bois quelques bambous et des rotins; puis, nous nous mîmes à boucher toutes les ouvertures qui se multipliaient sous nos efforts dans cette pirogue abandonnée.
Les personnes qui n’ont point voyagé chez les sauvages ne comprendront pas comment, sans instruments et sans clous, on peut boucher les fissures d’une embarcation, et la mettre en état de prendre la mer; ce moyen cependant est des plus simples: nos poignards, des bambous et quelques rotins suppléaient à tout.
En grattant un bambou, on en retire une espèce d’étoupe que l’on met dans les fentes, pour que l’eau ne s’y introduise pas.
S’il faut boucher une ouverture de quelques pouces de diamètre, on retire encore, du bambou, une petite planchette un peu plus grande que l’ouverture que l’on veut boucher; puis, avec la pointe du poignard, on la perce tout autour de petits trous correspondant à des trous pareils que l’on a pratiqués à l’embarcation même. Ensuite, avec une longueur suffisante de rotin, qui a été divisée et effilée en petites cordes, on coud la planchette sur l’ouverture, comme on pourrait coudre un morceau de drap sur un habit; on recouvre la couture avec de la gomme élémie, et l’on est sûr que l’eau ne s’y introduira pas.
Le rotin remplace ainsi le chanvre, et répond à tous les besoins qui peuvent, je crois, se présenter.
Nous travaillâmes avec ardeur à notre véritable planche de salut.
Une fois radoubée, nous y plaçâmes deux forts balanciers composés de deux gros bambous, car, sans ces balanciers, nous n’eussions pas navigué dix minutes sans chavirer.
Un autre bambou nous servit à faire un mât; notre grand sac en natte, où était notre squelette, fut transformé en voile; enfin, la nuit n’était pas très-avancée quand tous nos préparatifs furent terminés.
Le vent était favorable; nous avions hâte d’essayer notre embarcation et de lutter contre de nouvelles difficultés. Nous mîmes dans notre pirogue nos armes et le squelette, cause de nos tribulations nouvelles; puis nous la poussâmes sur le sable pour la mettre à flot.