Pendant plus d’une grande demi-heure nous eûmes à lutter contre les brisants. A chaque instant, nous étions sur le point d’être engloutis par de grosses lames qui venaient se briser sur les rochers qui bordent la côte.

Enfin, après des difficultés et des dangers inouïs, nous pûmes atteindre la pleine mer, où la lame plus régulière, véritable montagne mobile, élève sans secousse une frêle embarcation presque à la hauteur des nuages, et avec la même mansuétude la précipite dans un abîme, d’où elle se relève pour reparaître de nouveau au sommet d’une montagne liquide.

Ces grandes lames, qui se succèdent d’intervalles en intervalles ordinairement très-réguliers, font courir peu de dangers au bon pilote qui a la précaution de leur présenter toujours la proue: mais malheur à lui s’il s’oublie, et si en faisant une fausse manœuvre il présente le côté! il est alors certain de chavirer et de faire naufrage.

J’étais si habitué à gouverner des pirogues, que, plus confiant en ma vigilance qu’en celle de mes Indiens, j’avais pris le gouvernail.

Le vent était de travers, nous avions déployé notre petite voile, nous faisions bonne route, quoique à chaque instant je fusse obligé de mettre la proue au large pour faire face à la lame.

Nous étions déjà à une assez grande distance de la côte pour ne pas craindre, si le vent venait à changer, que la lame nous rejetât dans les brisants; tout nous faisait espérer une navigation heureuse, quand j’entendis mes pauvres Indiens faire des efforts. Ils n’avaient jamais navigué que sur le lac, sur l’eau douce: ils venaient d’être pris du mal de mer.

C’était fâcheux pour moi, car je savais par expérience que la personne atteinte de ce mal, surtout pour la première fois, est tout à fait incapable de rendre aucun service, et même de se défendre contre le plus petit danger qui la menacerait.

Il ne fallait donc plus compter que sur moi seul pour gouverner la barque; aussi je dis à celui qui tenait l’écoute de me la passer. Je la tournai autour de mon pied, car je n’avais pas trop de mes deux mains pour la pagaye qui me servait de gouvernail. Mes pauvres Indiens, comme deux corps inanimés, se couchèrent dans le fond de la pirogue.

Quand je songe à la position dans laquelle je me trouvais, au milieu de l’océan soi-disant Pacifique, dans une frêle pirogue, ayant pour auxiliaires deux individus sans mouvement, deux crânes et un squelette d’Ajetas, je ne puis m’empêcher de supposer à mon lecteur la tentation assez naturelle de croire que je forge une histoire pour mon bon plaisir. Cependant je ne raconte que l’exacte vérité, et, du reste, me croira qui voudra.

J’étais donc seul dans ma frêle embarcation à lutter continuellement contre ces grosses lames qui m’obligeaient à chaque instant à dévier de la route.