En vain mon ami Vidie chercha-t-il à me soulager et à me distraire; plusieurs fois il voulut m’éloigner de la chambre fatale où je ne comptais plus que des malheurs, il ne put y parvenir. J’avais l’espoir et je croyais avoir le droit de mourir aussi... là où ma femme et mon fils avaient rendu le dernier soupir. Mes larmes ne coulaient plus, la parole elle-même manquait à l’épanchement de ma douleur. Une fièvre ardente qui me dévorait était trop lente encore au gré de mon désir.

Dans un moment d’égarement, je fus sur le point de commettre la plus grande lâcheté dont puisse se rendre coupable le malheureux envers son Créateur: je fermai ma porte à double tour, je saisis le poignard qui si souvent avait défendu ma vie, et le retournai contre moi...

Déjà je choisissais l’endroit où il fallait frapper pour terminer d’un seul coup ma triste existence: mon bras, roidi par le délire, allait s’abattre sur ma poitrine... lorsqu’une pensée subite vint m’empêcher de consommer le crime sans pardon, le crime du désespoir. Ma mère, ma pauvre mère que j’avais tant aimée, ma bonne mère se présenta à mon esprit; elle me disait:

«Tu veux donc m’abandonner? Je ne te verrai donc plus?»

Je me rappelai aussi les dernières paroles de ma chère Anna:

«Va revoir ta vieille mère.»

Cette pensée opéra en moi une révolution complète: je rejetai avec horreur mon poignard, je tombai anéanti sur mon lit; mes yeux, secs et brûlants depuis bien des jours, retrouvèrent des larmes qui soulagèrent mon cœur ulcéré.

Cette force d’âme dont j’avais tant besoin se réveilla en moi; je ne pensai plus à mourir, mais à accomplir ma rigoureuse destinée. Plus calme déjà, et soulagé par les larmes abondantes que j’avais versées, je me livrai complétement à l’idée d’embrasser ma mère et mes sœurs; puis je voulus ajouter la page suivante à mon journal.

Je n’avais pas encore la tête bien à moi; je traduirai ce que j’écrivais alors en espagnol, ma langue adoptive et familière, de préférence même au français, que je ne parlais presque plus depuis près de vingt années.

«Comment ai-je la force de prendre cette plume? Mon pauvre fils, mon Henri bien aimé n’existe plus; son âme s’est envolée vers le Créateur! Mon Dieu, pardonnez cette plainte à ma douleur... Mais qu’ai-je donc fait pour être éprouvé aussi cruellement? Mon fils, mon cher fils, ma seule espérance, mon dernier bonheur, je ne le reverrai plus! Autrefois j’étais encore heureux; j’avais ma bonne Anna et notre cher enfant. Bientôt le sort cruel vint m’enlever ma compagne. Mon chagrin fut bien grand et mon affliction bien profonde; mais tu me restais, ô mon fils! et toutes mes affections se reportèrent sur toi; tu séchais mes larmes avec tes caresses, tu souriais comme ta mère, et les beaux traits de ton visage me faisaient la retrouver. Aujourd’hui, hélas! je vous ai perdus tous deux!... Quel vide, mon Dieu! et quelle solitude! Oh! je devrais mourir dans cette chambre, dépositaire de tous mes malheurs. Ici j’ai pleuré mon pauvre frère; ici j’ai fermé les yeux à ma fille; ici encore, baignée de larmes, Anna mourante m’a fait ses derniers adieux... et ici enfin, toi, mon fils, on t’a arraché de mes bras pour te déposer près des cendres de ta mère.