«Que d’afflictions, que de chagrins pour un seul homme! Dieu de bonté et de miséricorde, ne me rendrez-vous pas mon pauvre enfant? Hélas! je sens à peine que je m’abuse; mais il plaindra mon égarement celui qui a été aimé, et qui s’est vu enlever un à un tous les éléments de son bonheur. Quant à moi, être isolé et inutile désormais sur cette terre, peu importe où je succomberai à ma douleur. Si ce n’était l’espoir de voir ma mère et mes sœurs, ici, à Jala-Jala, je terminerais ma pénible existence: mon sépulcre serait le vôtre, ô vous que j’ai tant aimés! Je reposerais près de vous, et pendant le reste de ma triste vie j’irais chaque jour sur votre tombe! Mais non, un devoir sacré m’obligera bientôt à me séparer de vous, et à vous dire un éternel adieu!... Cruel, bien cruel sera le moment où je m’éloignerai de vous!... Et toi, ô chère et bonne épouse, Anna si bien aimée, tes dernières paroles s’accompliront: je partirai, mais le regret et la douleur m’accompagneront dans ce voyage, mon cœur et mes souvenirs resteront à Jala-Jala.
«Terre arrosée de mes sueurs, de mon sang et de mes larmes, lorsque le sort m’amena sur ta rive, tu étais alors couverte de sombres forêts qui aujourd’hui ont fait place à de riches moissons; parmi les habitants, l’ordre, l’abondance et le bien-être ont remplacé la débauche et la misère; tout avait couronné mes efforts, tout prospérait autour de moi: hélas! j’étais trop heureux!
«Mais, en m’accablant, le malheur n’aura frappé que moi, mon œuvre me survivra. Vous serez heureux, ô mes amis! et si je l’ai été moi-même d’y avoir contribué, qu’un souvenir vienne quelquefois vous rappeler celui à qui vous avez si souvent donné le nom de père! Si vous conservez pour lui un peu de reconnaissance, oh! gardez religieusement les tombeaux trois fois chéris qu’il vous confie!»
Mes lecteurs me pardonneront cette triste et longue plainte; ils la comprendront, s’ils se pénètrent bien de ma position. Éloigné de cinq mille cinq cents lieues de ma patrie, le coup le plus sensible, le plus inattendu, venait de me frapper; je n’avais plus de parents aux Philippines; en France seulement je pouvais retrouver des affections vivantes, et, au moment d’abandonner pour toujours Jala-Jala, l’idée de quitter aussi mes Indiens si affectueux, si dévoués pour moi, était un surcroît ajouté à mes chagrins; aussi je ne pouvais me décider à les prévenir de cette séparation.
Je restais renfermé dans ma chambre, sans en sortir, même pour les repas.
Mon ami Vidie faisait tout au monde pour me préparer à ces adieux et pour me consoler; il m’engageait surtout à me rendre à Manille pour y faire mes préparatifs de départ; mais une force irrésistible me retenait à Jala-Jala. J’étais si faible, j’avais le cœur tellement brisé par le chagrin, que je n’avais plus le courage de prendre aucune résolution. Je remettais de jour en jour, et de jour en jour j’étais plus indécis; il fallait une occasion imprévue pour vaincre mon apathie; il fallait surtout triompher de moi par les doux sentiments de la reconnaissance, sentiments auxquels je n’ai jamais pu résister.
Cette occasion, ce motif déterminant à mon départ, la Providence daigna me le fournir.
J’avais à Manille une amie, une femme angélique de bonté, de douceur et de dévouement.
Dès mon arrivée aux Philippines, lié intimement avec toute sa famille, je l’avais connue enfant, ensuite mariée à un homme honorable qu’elle avait perdu; je lui avais alors prodigué les consolations que peut offrir l’amitié la plus sincère. Elle avait été témoin du bonheur dont j’avais joui avec ma chère Anna, et, apprenant que j’étais malheureux, elle ne craignit pas de faire seule un long voyage pour venir à son tour prendre sa part de mes chagrins.
La bonne Dolorès Señeris arriva un matin à Jala-Jala; elle se jeta dans mes bras, et, pendant quelques instants, nos larmes seules furent l’interprète de nos pensées.