Un des plus anciens, d’un signe imposa silence, et dit à haute vois ces prophétiques paroles:
«Frères, pleurons et prions... , car le soleil s’est obscurci pour nous...; l’astre qui s’éloigne a éclairé nos meilleurs jours, et désormais, privés de la lumière, nous ne saurons combien durera la nuit où nous plonge le malheur de son départ.»
Cette exhortation du vieil Indien furent les dernières paroles qui arrivèrent jusqu’à moi; l’embarcation s’éloignait, et j’avais les yeux toujours fixés sur cette terre chérie que je ne devais jamais revoir.
Nous arrivâmes à Manille par une de ces ravissantes nuits telles que je les ai décrites aux beaux jours de mes voyages.
Dolorès ne voulut pas que je logeasse ailleurs que chez elle.
Avant son départ, les soins et l’amitié avaient pourvu à tout. Je fus entouré de ces petites attentions dont une femme seule a le secret, et qu’elle sait faire accepter avec tant de grâce par celui qui en est l’objet.
Mes fenêtres donnaient sur la jolie rivière de Pasig; j’y passais des journées entières à voir glisser sur l’eau les jolies pirogues indiennes, et à recevoir les visites de mes amis, qui à l’envi les uns des autres venaient essayer de me distraire.
Lorsque j’étais seul, pour tromper ma mélancolie je pensais à mon voyage, au bonheur que je goûterais encore à revoir ma pauvre mère, mes sœurs, un beau-frère que je ne connaissais pas, et enfin des nièces qui étaient nées pendant mon absence.
L’obligation où je me vis de rendre les visites que j’avais reçues, et le rétablissement de ma santé, me permirent enfin de m’occuper des affaires qui devaient hâter mon départ.
Mon ami Adolphe Barrot, consul général de France à Manille, devait de jour en jour recevoir des nouvelles de son gouvernement pour retourner en France; il me proposa de l’attendre et de faire le voyage avec lui. J’acceptai avec plaisir, et nous décidâmes entre nous que pour notre retour nous prendrions la route des Grandes Indes, la mer Rouge et l’Égypte.