Je ne voulus pas rester oisif pendant le temps que j’avais à passer à Manille.

Les Espagnols se rappelaient qu’à une autre époque j’avais exercé la médecine avec assez de succès: bientôt il m’arriva des malades de tous côtés, et gratuitement, il est vrai, je repris mon premier état.

Mais quelle différence entre ce temps et celui de mon début! Alors j’étais jeune, plein de force et d’espérance; je me berçais des illusions ordinaires à la jeunesse, un long avenir de bonheur se présentait à mon imagination.

Maintenant, accablé sous le poids du chagrin et des pénibles travaux que j’avais exécutés, il ne me restait plus qu’un seul désir, celui de revoir la France; et cependant mes souvenirs se reportaient sans cesse vers Jala-Jala.

Pauvre petit coin du globe que j’avais civilisé, où mes plus belles années s’étaient passées dans une vie de travaux, d’émotions, de bonheur et d’amertume!

Pauvres Indiens qui m’aimiez tant, je ne devais plus vous revoir! L’immensité des mers allait nous séparer pour toujours!....

Que de réflexions et de souvenirs remplissaient alors ma pensée! Mais, hélas! on lutterait en vain contre sa destinée; et la Providence, dans ses vues impénétrables, me réservait encore de rudes épreuves et de nouveaux malheurs.

Redevenu le médecin de Manille, où j’avais eu tant de peine à débuter, je visitais les malades du matin au soir; je recevais de Dolorès et de sa sœur Trinidad les soins les plus touchants et les mieux choisis pour la blessure toujours saignante que je portais au fond de mon cœur.

Je voyais aussi souvent les deux sœurs de ma pauvre femme, Joaquina et Mariquita, ainsi que ma jeune nièce, fille de cette excellente Joséphine pour qui j’avais eu tant d’amitié, et qui avait suivi de si près ma chère Anna dans la tombe.

Peu à peu je formais de nouvelles affections, que bientôt il me faudrait rompre pour ne plus les retrouver.