Je n’oubliais point Jala-Jala, et mes souvenirs ne quittaient pas ce lieu, où étaient déposés les restes de ce que j’avais le plus aimé au monde! Je formais des vœux pour que mon œuvre de colonisation se continuât, et que mon ami Vidie trouvât une compensation à la rude tâche qu’il venait d’entreprendre.
A cette époque, lorsque j’étais encore à Manille, un grand malheur fut sur le point de ramener Jala-Jala à son premier état de barbarie.
Les bandits, qui avaient toujours respecté mon habitation pendant que je la possédais, vinrent une nuit l’attaquer, et se rendirent maîtres de la maison où s’était renfermé et défendu Vidie.
Il fut obligé de s’échapper par une fenêtre et d’aller se cacher dans les bois, en abandonnant sa fille en très-bas âge aux soins d’une Indienne, sa nourrice.
Les bandits pillèrent et brisèrent tout dans la maison, blessèrent sa fille d’un coup de sabre dont elle porte encore les marques[1]; après quoi ils se retirèrent avec le butin qu’ils avaient fait.
Mais Jala-Jala était devenu un point trop important; le gouvernement espagnol y envoya des troupes pour protéger Vidie et y maintenir l’ordre.
Enfin Adolphe Barrot reçut les instructions du gouvernement français qui le rappelaient dans sa patrie; mes préparatifs étaient faits pour le départ.
Le 29 octobre 1838, je passai la journée dans de pénibles et douloureux adieux...
J’avais reçu tant de marques de bienveillance et d’affection des habitants de Manille, j’y laissais des amis si bons, si dévoués, que la pensée de ne plus les revoir me brisait le cœur... Ma douleur était si grande, qu’il me fallut une force surhumaine pour ne pas renoncer à m’éloigner de ma seconde patrie et de ces amis qui me disaient: «Restez au milieu de nous.»
La pensée de ma mère me soutenait. Cependant cette douce pensée était mêlée de mille réflexions qui jetaient encore plus de trouble dans mon âme.