Depuis longtemps je n’avais pas reçu de nouvelles de cette bonne mère; elle était bien âgée, sa vie entière s’était passée dans une longue suite de malheurs et dans une abnégation complète d’elle-même. Les nombreuses peines morales qu’elle avait éprouvées devaient avoir agi sur sa santé; et puis j’étais si malheureux, le sort m’avait si rudement frappé dans toutes mes affections, que je ne pouvais me soustraire à la cruelle pensée que je ne reverrais plus celle pour qui j’abandonnais un pays qui m’était si cher...

Cependant, dans un moment de calme, j’avais pris une résolution; le trouble de mon âme ne pouvait m’empêcher de l’accomplir. Je m’arrachai des bras de mes amis. Ils m’avaient accompagné au port; une légère embarcation me conduisit à bord du trois-mâts américain le Laïton.

A dix heures du soir, il leva l’ancre et cingla vers la sortie de la baie.

J’étais en proie à une si grande agitation, que je restai sur le pont, espérant que la fraîcheur de la nuit calmerait l’ardeur qui me dévorait. Je m’assis sur un banc de quart, et je vis peu à peu disparaître les feux de Manille, puis l’île de Marivélès et les montagnes de Marigondon. Je fis alors mentalement mes derniers et plus cruels adieux aux Philippines, et, de plus en plus agité, j’éprouvai bientôt une fièvre ardente qui produisit sans doute un véritable délire.

Dans ce délire, je voyais Jala-Jala dans sa prospérité, comme à l’époque de mon bonheur. Ma chère compagne était dans ses plus beaux jours; elle me souriait. Mon frère et mon fils étaient à côté d’elle. Tous trois me tendaient les bras. En vain je voulais m’y précipiter: une force invincible me retenait. Je faisais des efforts pour leur parler, il m’était impossible d’articuler un seul mot. J’entendais Anna me dire: «Attends, ta destinée n’est pas accomplie.» Puis, ces trois êtres chéris devenaient pâles, livides; ils se couvraient d’un suaire. Anna montrait à mon frère deux tombeaux, et lui disait: «Marche, nous te suivons.» Ils se dirigeaient alors vers les tombes, accompagnés du père Miguel et de mes Indiens en pleurs. Les tombes s’ouvraient, et, à pas lents, ils en descendaient les degrés.

Sans doute mon délire devint alors tout à fait complet. Ce ne fut que le lendemain, au jour, que j’eus le sentiment de moi-même. J’avais le visage inondé de larmes et le corps brisé. Je me traînai dans ma cabine, et me mis au lit. Mes larmes continuèrent à couler, jusqu’à ce qu’un profond sommeil vint mettre un terme aux souffrances morales exaltées par le délire.

Le soleil était à plus de moitié de sa course lorsque je me réveillai. Les larmes et le repos m’avaient rendu à mon calme habituel. Je me levai, et je fus jeter un dernier coup d’œil vers Luçon; mais, hélas! nous en étions bien loin!... Je ne devais plus revoir cette terre où je laissais tant de souvenirs...

Ici devrait se terminer la relation que je me suis proposée; mais je ne puis m’empêcher de consacrer encore quelques lignes à mon retour dans ma patrie.

Je parcourus sur divers navires les côtes des Grandes Indes, le golfe Persique et la mer Rouge; puis, après plusieurs relâches, j’abordai en Égypte.

Après avoir si souvent admiré les grandes œuvres de la nature, j’avais un vif désir de voir les travaux gigantesques exécutés par la main des hommes.