J’allai à Thèbes, et y visitai en détail ses palais, ses tombeaux et ses nombreux monolithes.
Je descendis ensuite le Nil, en m’arrêtant partout où se présentaient des monuments dignes de curiosité. Je montai au sommet de l’une des pyramides; je passai quelques jours au Caire, et me rendis enfin à Alexandrie, où je m’embarquai de nouveau pour franchir le petit espace de mer qui me séparait de l’Europe.
J’avais voulu comparer de grands travaux humains aux œuvres du Créateur: cette comparaison n’avait pas été à l’avantage des premiers, car tous ces inutiles monuments ne s’étaient présentés à moi que comme des preuves durables de l’orgueil et du fanatisme de quelques hommes auxquels obéissaient des peuples esclaves.
J’avais vu aussi ce qui restait des traces de destruction des deux plus grands conquérants du monde: le premier n’était-il pas un orgueilleux despote, faisant agir à sa volonté des cohortes d’esclaves, et portant parmi des peuples paisibles le fer et la destruction, pour profaner des tombeaux, poursuivre d’inutiles conquêtes? L’histoire nous le montre mourant à la suite d’une orgie, et l’autre, hélas! après tant de gloire, enchaîné sur un rocher!!
Du sommet de l’une des pyramides, accompagné de mon ami Barrot, dans un religieux recueillement j’avais admiré le Nil majestueux, qui serpente au milieu d’une vaste plaine bordée par le désert et d’arides montagnes.
Regardant ensuite au-dessous de moi, j’avais eu de la peine à apercevoir mes camarades de voyage qui contemplaient le grand sphinx, et paraissaient de petites taches noires sur le sable.
Je me disais alors: Ce ne sont point ces inutiles monuments que nous devons admirer, mais bien plutôt ce grand fleuve qui, obéissant toujours aux lois d’une sagesse toute-puissante, franchit chaque année, à une époque fixe, ses limites, et s’étend comme une vaste mer pour arroser, vivifier d’immenses plaines qui se couvrent toujours de riches moissons.
Sans cet ordre immuable et bienfaisant de la nature, toutes ces belles campagnes ne seraient plus qu’une partie du désert où aucun être ne pourrait exister.
Ces réflexions provenaient sans doute d’une vie presque entièrement écoulée au milieu de cette grande nature, où l’homme puise constamment des sentiments qui l’élèvent vers l’Être suprême. J’avais trop étudié cette nature dans tous ses détails, ses bienfaits et sa magnificence, pour que tout ce qui était de création humaine fit sur moi l’impression à laquelle j’avais cru lorsque j’avais désiré voir les monuments de l’Égypte; et tout en voguant pour l’Europe, je pressentais déjà qu’un court séjour au milieu de la civilisation me ferait regretter mon ancienne liberté, mes montagnes, et mes solitudes des Philippines.
J’arrivai à Malte, où, pendant dix-huit jours, je fus renfermé dans le fort Manuel pour y purger ma quarantaine.