Je reçus alors des nouvelles de ma famille. Ma mère, mes sœurs m’écrivaient qu’elles jouissaient d’une parfaite santé, et qu’elles attendaient mon arrivée avec une bien vive impatience.
Ma quarantaine terminée, je restai près d’une semaine dans la ville, attendant le départ d’un bateau à vapeur pour la France.
Je profitai de ce retard pour voir tout ce que Malte offre de curieux aux voyageurs; puis je repris ma route vers ma patrie, et, la semaine suivante, je reconnus les rochers arides de la Provence, enfin cette France que j’avais quittée depuis vingt ans!...
Peu de jours après j’étais à Nantes, où, pendant quelque temps je jouis dans toute sa plénitude du bonheur que l’on éprouve au milieu de personnes dont on a été éloigné pendant de longues années, et qui sont les dernières affections vivantes encore chez un malheureux trop éprouvé par une bizarre destinée.
Mais l’oisiveté dans laquelle je vivais me devint bientôt insupportable; j’avais toujours mené une vie trop active pour qu’une transition aussi subite ne produisît pas en moi un effet nuisible à ma santé, et la seule idée de soumettre le reste de mon existence à une vie stérile et monotone m’était devenue insupportable.
Ne sachant toutefois que faire pour m’occuper, je me décidai à voyager en Europe et à étudier le monde civilisé, auquel je me trouvais alors si étranger.
Je parcourus la France, l’Angleterre, la Belgique, l’Espagne et l’Italie.
Je retournai ensuite dans ma famille, sans avoir rien trouvé dans l’étude que je venais de faire qui pût me faire oublier mes Indiens, Jala-Jala, mes voyages solitaires dans mes forêts vierges; et la société des hommes élevés dans une extrême civilisation ne pouvait effacer de ma mémoire ma modeste existence passée.
Malgré mes efforts, je conservais toujours un fond de tristesse qu’il m’était impossible de dissimuler: ma bonne mère, qui voyait avec peine ma répugnance à me fixer dans aucun lieu de mon pays, et qui avait des craintes, peut-être bien fondées, que je ne voulusse retourner aux Philippines, mit tout en œuvre pour l’empêcher.
Elle me parla mariage, me répétant dans toutes ses lettres qu’elle ne serait heureuse qu’autant que je me déciderais à contracter de nouveaux liens; elle me disait qu’après moi mon nom s’éteignait, et enfin me demandait, comme dernière consolation pour elle, celle de choisir une compagne.