§ V.—Des habitants des Philippines.
Avant de m’occuper du règne animal, sur lequel je suis obligé de m’étendre plus que je ne me l’étais proposé, je vais passer rapidement en revue les diverses races d’hommes qui habitent les Philippines, et chercher à établir, par des calculs et des rapprochements approximatifs, l’origine probable de celles de ces races qui ne sont pas connues.
Des Espagnols.
Les Espagnols et leurs créoles sont au nombre de 4,050[2]. Ce sont généralement, à part les créoles, des habitants de passage, qui viennent aux Philippines comme employés du gouvernement ou négociants, y séjournent le temps nécessaire pour y faire fortune, et retournent dans leur patrie.
Il est remarquable que quelques milliers d’hommes puissent gouverner et maintenir en paix une population de plus de trois millions d’habitants, composée d’êtres si divers, braves et belliqueux, souvent cruels envers leurs ennemis. Ce n’est ni par l’oppression ni par la force brutale qu’ils les dominent, mais par une justice bien entendue, scrupuleusement administrée, par un gouvernement tout paternel, et par la plus juste indépendance dont puisse jouir l’homme en société. Si, dans cette vaste administration, il se commet quelques abus, ce sont des faits isolés, provenant d’employés subalternes, contre la volonté du pouvoir.
Dans aucun pays du monde le peuple ne jouit d’une plus grande somme de liberté et de plus larges prérogatives qu’aux Philippines. L’Indien, à quelque classe qu’il appartienne, est un mineur qui a pour tuteur la loi et ceux qui la font exécuter[3].
Il y aurait une grande étude à faire, une belle page à écrire sur la conquête des Philippines, et sur cette maxime sublime du conquérant disant à des peuples presque à l’état sauvage: «Vous êtes mes enfants; mon Dieu m’envoie vers vous: fiez-vous à moi. Je vous offre l’appui et l’indulgence qu’un père doit à la faible créature que la Providence lui a confiée.»
Cette indulgence, cette justice que l’homme éclairé doit à son semblable à l’état primitif, n’a point enrichi l’Espagne, mais elle lui a donné plus que la richesse, la satisfaction d’avoir répandu l’abondance, la paix et le bonheur parmi des peuples divisés et décimés par des guerres de province à province; elle les a réunis en une grande famille, leur a apporté ses lumières, ses relations, les animaux domestiques qui leur manquaient, les préservatifs à la terrible épidémie qui moissonnait leurs enfants[4], des lois indulgentes qui protégent toutes les classes, l’ordre et la paix; et enfin le culte d’un Dieu plein de bonté et de clémence, qui a remplacé l’idolâtrie et le mensonge.
Tous ces bienfaits, si justement appréciés par les peuples auxquels ils étaient offerts, et qui ont eu de si grands résultats pour leur bonheur, ne valent-ils pas l’or et les richesses conquis par le fer et la destruction? L’Espagne, en exécutant scrupuleusement le programme qu’elle avait offert, en remplissant religieusement sa noble mission, ne doit-elle pas s’enorgueillir de sa belle conquête?
Je serais heureux que cette page, écrite avec toute l’impartialité d’un observateur consciencieux, pût inspirer à mon lecteur une partie de l’admiration dont je suis pénétré pour cette noble nation, et détruire les préventions qu’ont pu donner quelques fragments écrits par des voyageurs de passage, qui saisissent avec avidité une faute exceptionnelle, un abus inévitable dans une grande administration, sans se rendre compte de l’organisation toute paternelle qui gouverne un peuple encore dans l’enfance.