Un moment de silence suivit mes paroles; puis l’un d’eux me dit:

«Vous n’avez donc pas peur de nous?»

«Regarde si j’ai peur, lui répondis-je en lui montrant mes «pistolets: avec cela je joue une seule vie contre deux; tout «l’avantage est de mon côté.»

Ces mots produisirent un effet magique; mon interlocuteur me dit:

«Replacez vos pistolets à votre ceinture, vous êtes fort par le cœur; vous méritez d’être en sûreté au milieu de nous. Parlez, que faut-il faire? nous vous suivrons.»

Je vis le moment où ces hommes, qui voulaient me tuer la veille, allaient me porter en triomphe.

Je leur expliquai alors que j’avais l’intention d’opérer le déménagement de différents objets appartenant à mes compatriotes, et que ceux qui voudraient me donner un coup de main recevraient le salaire promis; puis, je chargeai celui qui m’avait interpellé de prendre avec lui deux cents hommes, à peu près le double de ce qui était nécessaire: pendant qu’il choisissait son monde, je fis signe au canot d’approcher de terre et remis un mot écrit au crayon, afin que toutes les chaloupes des navires français vinssent assez près pour recevoir, au moment opportun, tout ce que j’aurais fait transporter sur le rivage.

Un instant après je marchais à la tête de ma colonne, composée de deux cents Indiens; avec leur aide, les voiles, les salaisons, les biscuits et les vins furent bientôt à bord des chaloupes.

Ce qui m’embarrassait le plus, c’était le transport d’une énorme somme de piastres appartenant au capitaine Drouant.

Si les Indiens avaient soupçonné de telles richesses, l’appât des piastres les eût fait manquer à leur parole. Je pris donc le parti de remplir mes poches d’argent, et de faire une vingtaine de voyages de la maison à la chaloupe.