Là, caché par les matelots, je déposai l’argent pièce par pièce, pour ne faire aucun bruit.
En transportant les voiles du capitaine Perroux, une circonstance fâcheuse faillit m’être fatale: quelques jours avant l’époque du massacre, un matelot français qui travaillait à la voilure était mort du choléra. Ses camarades, effrayés, avaient enveloppé son cadavre dans une voile, et s’étaient sauvés à bord du navire.
Mes Indiens découvrirent ce cadavre, qui déjà entrait en putréfaction. Ils furent d’abord saisis d’effroi, puis de l’effroi passèrent à la fureur; je craignis un instant qu’ils ne se ruassent sur moi.—«Vos amis, s’écriaient-ils, ont abandonné ce cadavre avec intention, pour qu’il empoisonne l’air et redouble la fureur de l’épidémie.»
«Quoi! vous avez peur d’un pauvre diable mort du choléra? leur dis-je en affectant la plus grande tranquillité. Qu’à cela ne tienne, je vais vous en débarrasser.»
Et, malgré l’horreur que j’éprouvais, j’enveloppai le corps dans une petite voile et le portai au bord de la mer. Là, je fis creuser une fosse et l’y déposai; après quoi je plaçai sur ce tertre improvisé deux morceaux de bois en croix, qui indiquèrent pendant quelques jours la dernière demeure du malheureux, qui n’eut sans doute d’autre prière que la mienne.
Toute la journée se passa en émotions diverses; vers le soir, cependant, j’avais fini ma tâche et les navires étaient pourvus.
Je m’empressai de payer les Indiens, et je leur fis, en outre, la largesse d’un baril d’eau-de-vie. Je ne craignais plus leur ivresse, j’étais le seul Français à terre; la nuit venue, je m’embarquai dans une lourde chaloupe qui traînait, à la remorque, une douzaine de tonneaux d’eau douce.
Depuis vingt-quatre heures je n’avais pris aucune nourriture, j’étais brisé de fatigue; je me jetai pour reposer sur un des bancs de la chaloupe.
Mais bientôt un froid mortel glaça mes membres, et je tombai en défaillance. Cet état dura plus d’une heure.
Enfin la chaloupe aborda le Cultivateur, on me hissa à bord, et, à force de frictions d’eau-de-vie et de cordiaux, je revins à moi.