Quelque nourriture et du repos suffirent pour réparer mes forces, et le lendemain j’étais tranquille au milieu de mes compatriotes.

Je dressai le bilan de ma situation personnelle; les événements accomplis depuis deux jours l’avaient singulièrement simplifiée. J’avais tout perdu.

Une petite pacotille, économie de plusieurs voyages, confiée au capitaine pour être vendue à Manille, avait été entièrement pillée, ainsi que tout ce que je possédais à Cavite; il ne me restait que ce que j’avais sur le corps; quelques mauvaises nippes qui ne pouvaient me servir qu’à bord, et trente-deux piastres. Je n’étais guère plus riche que Bias.

J’eus le malheur de me rappeler qu’un capitaine anglais que j’avais soigné en rade me devait quelque chose, comme cent piastres. Dans la circonstance, c’était une fortune.

Le capitaine en question, par crainte des Indiens, était allé mouiller à Maribélès, à l’entrée de la baie, à dix lieues à peu près de Cavite.

Pour être payé, il fallait me rendre à son bord.

J’obtins du capitaine Perroux un canot, quatre matelots, et je partis. J’arrivai à la brune.

Le scrupuleux capitaine, qui se voyait presque en pleine mer et hors de toute poursuite, répondit qu’il ne savait pas ce que je voulais lui dire. J’insistai pour être payé, il se mit à rire, je le traitai de fripon. Il me menaça de me faire jeter à la mer. Bref, après une inutile discussion, et au moment où le capitaine avait fait venir sur le pont cinq ou six vigoureux matelots pour mettre sa menace à exécution, je me retirai vers mon canot.

La nuit était noire, un vent violent et contraire venait de s’élever; il me fut impossible de regagner le navire.

Je passai toute la nuit ballotté par les vagues, sans trop savoir où j’allais.