Les batistes, fabriquées avec les filaments que l’on retire des feuilles de l’anana, sont d’une régularité et d’une finesse auxquelles ne peuvent être comparés aucun de nos tissus d’Europe. Cette fabrication est un travail de patience et qui exige beaucoup de temps: la feuille de l’anana n’a pas plus de deux pieds de longueur; l’ouvrier en retire les fils, les choisit ensuite un par un, tous de la même grosseur, les unit au moyen d’un nœud artistement fait, puis les place sur le métier situé sous une tente dans une chambre soigneusement fermée, précaution nécessaire afin que l’air ne puisse pas casser les fils. Lorsque la toile est tissée, les milliers de nœuds qui réunissaient les fils ont disparu, et l’étoffe, légère, diaphane, est d’une régularité parfaite.
Il se fabrique aussi une grande quantité de chapeaux de paille et de jolis étuis à cigares, qui sont généralement faits dans les provinces. On ne s’imagine pas la patience et l’adresse dont il faut que les Indiens soient doués, pour la confection de ces deux objets, surtout pour les porte-cigares, qui sont souvent d’une si grande finesse, qu’on en expédie en Europe dans une lettre. Les chapeaux, comme les boîtes à cigares, sont faits avec de gros rotins dont la première couche est enlevée, divisée et taillée en petits filaments de la finesse qu’exige l’objet que l’on veut fabriquer.
Dans presque tous les villages on fait, avec les feuilles du pandanus, de charmantes nattes sur lesquelles s’harmonisent mille brillantes couleurs, que les Indiens obtiennent au moyen des plantes colorantes recueillies dans les champs.
Ils fabriquent aussi, avec les feuilles du latanier, de grands sacs. Ils servent à contenir et à expédier en Europe toutes les denrées coloniales, et il s’en fait un important commerce.
On construit à Cavite et à Manille des embarcations de toutes les dimensions: des chaloupes, des trois-mâts, des jonques chinoises et des frégates de guerre; et, dans les provinces, de jolies pirogues et de grosses embarcations de transport pour naviguer dans la baie, sur les rivières et les lacs.
Enfin, dans quelques villages, les habitants s’occupent presque exclusivement de l’éducation des canards pour faire le commerce des œufs. Ils ont un moyen de leur invention pour pratiquer l’œuvre de l’incubation. Cette industrie singulière, que j’ai étudiée avec soin, me semble mériter une petite description:
Les habitants du bourg de Payteros, situé à l’entrée du lac, sur un des bras du Pasig, se livrent particulièrement à l’éducation des canards. Chaque propriétaire a un troupeau de 800 à 1,000 canes, qui lui produisent chaque jour 800 à 1,000 œufs, un par cane. Cette grande fécondité est due à la nourriture qu’on leur donne.
Un seul Indien est chargé de pourvoir à la subsistance de tout le troupeau. Il pêche tous les jours, dans le lac, une grande quantité de petits coquillages; il les concasse et les jette dans la rivière, dans un lieu circonscrit par des bambous flottants qui servent de limite à son troupeau, et empêchent ses canards de se mêler à ceux des voisins. Les canes vont au fond de l’eau chercher leur pâture; et le soir, au premier son de cloche de l’Angélus, on les voit sortir elles-mêmes de l’eau et se retirer dans une petite cabane, pour y pondre les œufs et y passer la nuit.
Après trois ans, la stérilité succède à cette grande fécondité, et il faut alors renouveler complétement le troupeau. Ce n’est pas l’opération la moins curieuse de cette industrie, qui rappelle les fours des Égyptiens pour l’éclosion des œufs. Cependant la méthode des Indiens est toute différente; elle est de leur invention, comme on va pouvoir en juger.
Quelques Indiens ont pour unique profession de faire éclore des œufs; c’est un métier qu’ils apprennent, comme ils apprendraient celui de menuisier ou de charpentier; on pourrait les nommer des couveurs.