Je ne lui cachai rien de ma situation, et je lui fis observer qu’il me serait difficile de faire des visites avec le costume plus que modeste dont j’étais revêtu.
«Qu’à cela ne tienne, me répondit-il; j’ai tout ce qu’il vous faut: un habit tout neuf et six magnifiques lancettes; «je vous vendrai ces objets au prix coûtant de France: c’est «un marché d’or.»
L’affaire fut bientôt conclue. Il me conduisit à son hôtel, et j’en sortis affublé d’un habit assez propre, mais beaucoup trop grand et beaucoup trop large.
Malgré cela, il y avait si longtemps que je ne m’étais vu si bien mis, que je ne me lassais pas d’admirer ma nouvelle acquisition.
J’avais caché dans mon chapeau ma pauvre petite veste blanche, et je marchais plus fier qu’Artaban sur la chaussée de Manille. Je possédais un habit et six lancettes! mais il ne me restait pour toute fortune qu’une piastre: cette pensée tempérant un peu la joie que me faisait éprouver la vue de mon brillant costume, je songeais où j’irais passer la nuit, et comment je trouverais à subsister le lendemain et les jours suivants, si les malades se faisaient attendre...
En réfléchissant ainsi, j’errais lentement de Binondoc à la ville de guerre, et de la ville de guerre à Binondoc,—lorsque tout à coup une idée triomphante illumina mon cerveau: j’avais entendu parler, à Cavite, d’un capitaine espagnol nommé don Juan Porras, qu’une imprudence avait presque rendu aveugle.
Je résolus d’aller le trouver et de lui offrir mes services; il ne s’agissait plus que de savoir où il demeurait. Je m’adressai à cent personnes, mais chacun répondait qu’il ne le connaissait pas et passait son chemin.
Un Indien qui tenait une petite boutique, et à qui je m’adressai, me tira de peine.
«Si le seigneur don Juan est capitaine, me dit-il, votre «excellence trouvera son adresse à la première caserne «venue.»
Je remerciai l’Indien, et m’empressai de suivre son conseil.