Les rues étaient désertes; seulement, de cinquante pas en cinquante pas, étaient échelonnées des sentinelles.
Je compris qu’un événement extraordinaire se passait sur quelque point de la ville. Quand j’arrivai à la caserne, je ne fus pas peu surpris de trouver les grilles ouvertes, le poste vide, pas un soldat dans l’intérieur.
Je montai à l’infirmerie que j’avais fait établir pour le service spécial des cholériques, et là un sergent m’apprit que le mauvais temps avait forcé l’embarcation qui conduisait Novalès en exil de rentrer dans le port; que vers une heure du matin, Novalès, accompagné du lieutenant Ruiz, était venu à la caserne, et qu’après s’être assuré du concours de tous les sous-officiers créoles, il avait fait mettre le régiment sous les armes, s’était emparé des portes de Manille, et enfin s’était proclamé empereur des Philippines.
Ces nouvelles extraordinaires me jetèrent dans une certaine perplexité.
Mon régiment était en pleine insurrection: si j’allais le rejoindre et qu’il succombât, j’étais considéré comme traître, et comme tel fusillé; si, au contraire, je me battais contre lui et qu’il triomphât, je connaissais assez Novalès pour être convaincu d’avance qu’il ne me ferait pas quartier.
Cependant je n’avais pas à hésiter, le devoir me liait à l’Espagne, qui m’avait si bien traité; c’était elle que je devais défendre.
Je sortis de la caserne et me dirigeais au hasard.
Bientôt je me trouvai en face du quartier d’artillerie; un officier se tenait en observation derrière la grille; je m’approchai de lui, et lui demandai s’il tenait pour l’Espagne.
Sur sa réponse affirmative, je le priai de me faire ouvrir, en lui déclarant que je voulais me rallier à son corps, auquel je pouvais peut-être rendre quelques services comme chirurgien.
J’entrai et allai prendre les ordres du commandant, qui me mit bien vite au courant des événements.