Un silence solennel régnait sur la place; on n’entendait, par intervalle, que le roulement funèbre des tambours, et les prières des agonisants psalmodiées par les moines.
Le cortége, qui défilait à pas lents, s’arrêta devant la façade du palais; les dix-sept sous-officiers reçurent l’ordre de s’agenouiller, le visage tourné contre le mur.
A un roulement prolongé de tambours les moines se séparèrent des victimes, et à un second roulement une décharge retentit: les dix-sept jeunes gens tombèrent la face contre terre.
L’un d’eux cependant n’avait pas été atteint; il s’était laissé tomber, en conservant une complète immobilité. Un instant après, les frères allaient jeter leurs voiles noirs sur les victimes; elles n’auraient plus alors appartenu qu’à la justice divine.
J’avais vu ce qui venait de se passer.
J’étais placé à quelques pas de celui qui jouait si bien son rôle de mort, et mon cœur battait à fendre ma poitrine... J’aurais voulu pousser les frères vers ce malheureux, qui devait éprouver les plus terribles angoisses; mais, au moment où le voile noir était prêt à recouvrir le pauvre malheureux jeune homme épargné par miracle, un officier prévint le commandant qu’un coupable avait échappé au châtiment: les frères furent arrêtés dans leur pieux ministère, et deux soldats reçurent l’ordre de tirer sur l’infortuné sous-officier à bout portant.
J’étais indigné.
Je m’avançai vers le délateur, et lui reprochai sa cruauté; il voulut me répondre, je le traitai de lâche et lui tournai le dos[1].
Un ordre précis de mon colonel m’avait obligé à sortir de chez moi pour assister à la terrible exécution que je viens de raconter, et cependant des inquiétudes bien vives auraient dû m’y retenir, ainsi qu’on va le voir.
La veille, lorsque le combat avait été terminé, les insurgés mis en déroute, les tourments que devait éprouver ma chère Anna étaient revenus à mon esprit.