Il était une heure de l’après-midi, et je l’avais laissée sans nouvelles de moi depuis trois heures de la nuit: ne pouvait-elle pas me croire mort, ou au milieu des révoltés?
Ah! si mon devoir avait pu me faire oublier un instant celle que j’aimais plus que ma vie, le danger étant passé, son image revint à ma pensée.
Bonne Anna! je la vis pâle, agitée, émue, se demandant si chaque coup de feu qui partait ne la rendait pas veuve; et, l’âme toute chagrine, je courus chez moi pour la rassurer.
Arrivé à ma demeure, je montai précipitamment l’escalier; le cœur me battait avec violence; je m’arrêtai un instant devant la porte de sa chambre; puis, ayant repris un peu de courage, j’entrai.
Anna était agenouillée, elle priait; en entendant mon pas, elle leva la tête et vint se jeter dans mes bras, sans proférer une seule parole.
J’attribuai d’abord ce silence à l’émotion; mais, hélas! en examinant ce charmant visage je vis que l’œil était hagard, la figure contractée; je tressaillis... J’avais reconnu tous les symptômes d’une congestion cérébrale.
Je craignis que ma femme n’eût perdu la raison, et cette crainte me causa de vives alarmes.
Heureux encore dans ma profonde douleur de pouvoir par moi-même lui procurer quelques soulagements, je la fis mettre au lit, et lui administrai tous les secours que réclamait son état.
Elle était assez calme, les quelques mots qu’elle prononçait étaient incohérents; son idée fixe, c’était qu’on voulait l’empoisonner et m’assassiner. Toute sa confiance était en moi. Pendant trois jours, les remèdes que je prescrivis et que j’administrai furent inutiles; la malade n’éprouvait aucun soulagement.
Je résolus alors de consulter les médecins de Manille, bien que je n’eusse pas confiance en leur mérite. Ils me conseillèrent quelques médicaments insignifiants, et m’avouèrent que tout espoir était perdu, ajoutant à leur dire, en forme de consolation philosophique, que la mort était préférable à la perte de la raison.