Néanmoins, soit insouciance, soit confiance dans un Indien chez lequel j’avais passé quelque temps après les ravages occasionnés par le choléra, et dont l’influence dans le pays m’était connue, je ne craignais nullement les bandits.

Cet Indien vivait à quelques lieues de Tierra-Alta, dans les montagnes de Marigondon; il était venu me voir plusieurs fois, et m’avait dit à différentes reprises: «Ne craignez rien des bandits, señor docteur Pablo; ils savent que nous sommes amis, et cela seul suffira pour les empêcher de s’attaquer à vous, car ils auraient trop peur de me déplaire et de se faire de moi un ennemi.»

Ces paroles m’avaient tout à fait rassuré, et j’eus bientôt l’occasion de voir que l’Indien m’avait pris sous sa protection.

Si quelques-uns des lecteurs, pour lesquels j’écris mes souvenirs, étaient pris, comme je fus, du désir de visiter les cascades de Tierra-Alta, qu’ils aillent à l’endroit appelé Ylang-Ylang; c’était près de ce lieu que logeaient les parents de mon Indien protecteur.

A cet endroit la rivière, très-resserrée dans son lit, se précipite, d’un seul jet d’une hauteur de trente à quarante pieds, dans un énorme bassin d’où les eaux s’écoulent paisiblement pour aller à quelques pas de là former trois nouvelles chutes moins élevées, mais embrassant toute la largeur de la rivière, et formant trois nappes d’eau claire et transparente comme du cristal.

C’est un spectacle admirable, comme tous ceux offerts aux yeux des hommes par la main puissante du Créateur; et j’ai eu bien souvent à remarquer combien les travaux de la nature sont supérieurs à ceux que les hommes se fatiguent à élever et à inventer!

Un matin, nous nous étions rendus aux cascades et nous allions mettre pied à terre à Ylang-Ylang, quand tout à coup notre calèche fut entourée de brigands fuyant devant les soldats de la ligne.

Le chef (ou du moins supposâmes-nous d’abord que c’était lui) dit à ses compagnons, sans s’occuper de nous et sans nous adresser la parole:

«Il faut tuer les chevaux!»

Je compris qu’il craignait que ses ennemis ne se servissent des chevaux pour les poursuivre. Avec le sang-froid qui heureusement ne m’abandonne jamais dans les circonstances difficiles ou périlleuses, je lui dis: «N’aie aucune crainte, mes chevaux ne serviront pas à tes ennemis pour te poursuivre; fie-toi à ma parole.»