Anna était tout à fait rétablie. Je ne craignais plus de voir reparaître sa cruelle maladie.
J’avais en plusieurs mois goûté tous les plaisirs et tous les agréments qu’offrait Tierra-Alta; les emplois que j’occupais à Manille réclamaient ma présence; je le compris, et nous partîmes pour la ville.
Aussitôt de retour, il me fallut, à mon grand regret, reprendre ma vie habituelle, c’est-à-dire visiter des malades du matin au soir et du soir au matin.
Mon état ne convenait réellement pas à mon caractère. Je n’étais pas assez philosophe pour voir endurer, sans m’affliger, des souffrances que j’étais impuissant à guérir, et surtout pour voir mourir des pères, des mères utiles à leurs familles, ou des êtres jeunes, aimés et aimants.
En un mot, je n’agissais pas en médecin, car je n’envoyais de note à personne; on me payait quand et comme on voulait.
Je dois dire à la louange de l’humanité que j’ai peu souvent trouvé des oublieux.
Au reste, mes places me produisaient assez pour me permettre de mener une vie somptueuse, d’avoir huit chevaux dans mon écurie, table ouverte à mes amis et aux étrangers.
Ce que mes amis appelèrent alors un coup de tête me fit bientôt perdre tous ces avantages.
Je passais tous les mois un conseil de révision dans le régiment où je servais.
Un jour je portai un jeune soldat, afin de le faire réformer; tout allait bien: mais un médecin français, M. Charles Benoît[1], qui me jalousait, fut désigné par le gouverneur pour faire une enquête et contrôler ma déclaration.