Pour l’exécution de ce projet, il me fallait trouver un Indien fidèle sur lequel je pusse compter; parmi mes domestiques, je choisis mon cocher, homme dévoué, discret et courageux.

Je pris quelques armes, des munitions, des vivres; je frétai, à Lapindan, petit village près du bourg de Santa-Anna, une petite pirogue conduite par trois Indiens; et un matin, le 2 avril 1824, sans faire part de mon projet à mes amis, sans m’informer si le gouverneur m’avait remplacé, je partis pour prendre possession de mes domaines, respirant l’air vivifiant et pur de la liberté.

Je remontai dans ma pirogue, qui volait sur les eaux comme une mouette légère, la jolie rivière de Pasig qui sort du lac de Bay, et va se jeter dans la mer en traversant les faubourgs de Manille.

Les bords de cette rivière sont plantés de touffes de bambous et parsemés de jolies habitations indiennes; au-dessus du grand bourg de Pasig, elle reçoit les eaux de la rivière de San-Mateo à l’endroit où cette rivière se réunit au fleuve de Pasig.

Sur la rive gauche, on aperçoit encore les ruines de la chapelle et du presbytère de Saint-Nicolas, élevés par les Chinois, dit la légende que je vais essayer de vous raconter.

A une époque reculée, un Chinois qui se trouvait dans une pirogue et naviguait, soit sur la rivière de Pasig, soit sur celle de San-Mateo, aperçut tout à coup un caïman qui se dirigea vers sa frêle embarcation, et la fit chavirer. A cette vue, et en se sentant tomber à l’eau, l’infortuné Chinois, qui avait pour perspective de servir de pâture au féroce animal, appela à son secours saint Nicolas. Vous ne l’eussiez peut-être pas fait, ni moi non plus, et nous aurions eu tort; l’idée était bonne.

Le grand saint Nicolas entendit les cris de détresse du naufragé, lui apparut, et d’un coup de baguette, comme eût pu le faire une fée bienveillante, changea le caïman importun en un rocher..... le Chinois fut sauvé.

Ne croyez pas que la légende s’arrête là: les Chinois ne sont pas ingrats; la Chine est le pays de la terre à porcelaine, du thé, et de la reconnaissance.

Le Chinois échappé au sort cruel qui l’attendait voulut consacrer le souvenir du miracle, et, de concert avec ses frères de Manille, il éleva une jolie chapelle et un presbytère au grand saint Nicolas.

Cette chapelle fut longtemps desservie par un bonze, et tous les ans, à la Saint-Nicolas, les riches Chinois de Manille se réunissaient, au nombre de plusieurs milliers, pour donner des fêtes qui duraient quinze jours.