Dès que j’eus acheté Jala-Jala, je me formai un plan de conduite ayant pour but de m’attacher les habitants les plus à craindre; je résolus de me faire l’ami des bandits, et pour cela je compris qu’il fallait arriver chez eux, non comme un propriétaire exigeant et sordide, mais bien comme un père.
Tout dépendait, pour l’exécution de mon entreprise, de la première impression que je produirais sur ces Indiens qui devenaient mes vassaux.
Lorsque j’eus abordé, je me dirigeai, en suivant le bord du lac, vers un petit hameau composé de quelques cabanes. J’étais accompagné de mon fidèle cocher; nous étions armés tous les deux d’un bon fusil à deux coups, d’une paire de pistolets, et d’un sabre.
J’avais eu soin de me renseigner auprès de quelques pêcheurs pour savoir quel était l’Indien auquel je devais m’adresser de préférence.
Cet homme, le plus respecté de ses compatriotes, s’appelait en langue tagale Mabutin-Tajo, surnom que je traduirais en français par le Brave-le-vaillant.
C’était un véritable brigand, un vrai chef de pirates. Il eût fort bien commis, sans vergogne, cinq ou six assassinats dans une seule excursion; mais il était brave, et la bravoure est pour les peuples primitifs une qualité devant laquelle ils s’inclinent avec respect.
Ma conversation avec Mabutin-Tajo ne fut pas longue; quelques paroles me suffirent pour m’attirer sa bonne grâce, et me faire de lui un fidèle serviteur pendant tout le temps que je demeurai à Jala-Jala.
Voici les termes dans lesquels je lui parlai:
«Tu es un grand scélérat, lui dis-je. Je suis le seigneur de Jala-Jala; je veux que tu changes de conduite; si tu refuses, je te ferai expier tous tes méfaits. J’ai besoin d’une garde; veux-tu me donner ta parole d’honneur de devenir honnête homme, et je te fais mon lieutenant?»
Après ces courtes paroles, Alila (c’était le nom du bandit) resta un instant sans me répondre. Je vis sur son visage toutes les marques d’une profonde réflexion. J’attendis qu’il parlât; j’étais dans une certaine anxiété; qu’allait-il me répondre?