«Il y avait autrefois un roi....

—Et une reine, sans doute, dit tout bas Zina en se pinçant les lèvres.

—C’est possible, mais l’histoire ne le dit pas. Je le répète, il y avait un roi qui, chassé de sa patrie par un peuple ennemi, vint aborder les côtes de la mer Adriatique. Heureux d’avoir échappé à l’inconstance de la fortune et à celle des flots, ce roi s’avança dans les terres de la Vénétie, et vint fonder une ville qui existe encore et que vous connaissez tous, Padoue. Ce prince s’appelait Antoine, et, comme c’était un prince pieux et reconnaissant, il fit bâtir une église magnifique en l’honneur de son patron. C’est depuis lors que il Santo de Padoue est vénéré dans toute l’Italie.

«A quelque distance de la ville, dans les fermes du roi, il y avait un jeune pâtre d’une figure intéressante, plein de grâce et de modestie. Il était chargé de conduire un nombreux troupeau de chèvres, et il passait sa vie au milieu des forêts sombres et des vastes prairies. Lorsque la solitude pesait trop à son cœur, il détachait une branche de bouleau, s’en faisait un chalumeau qui répandait sa tristesse en sons plaintifs et doux que la brise emportait au loin et que l’écho répétait. Très-souvent aussi il cherchait à soulager son âme agitée par de vagues désirs en implorant la protection de saint Antoine. Quel était donc son mal, et de quoi se plaignait-il?

«Un jour le jeune pâtre vit au penchant d’une colline, à l’ombre d’un bois d’oliviers, une jeune femme qui paraissait écouter avec intérêt la mélodie suave que murmurait son chalumeau: c’était Nisbé, la fille unique du roi. Elle fuyait le bruit de la ville, et venait respirer l’air des champs en marchant au hasard le long d’un ruisseau dont les eaux limpides reflétaient son image. Frappée des sons mélodieux qui se faisaient entendre, Nisbé s’arrête, prête l’oreille, et cherche à découvrir la cause du plaisir qui la charme. Elle voit le jeune pâtre, remarque sa beauté, et s’étonne de rencontrer tant de distinction dans un homme d’une condition aussi obscure. Nisbé s’assied au bord du ruisseau, fixe ses beaux yeux sur l’objet qui la captive et s’abandonne au cours de ses pensées. Elle revient le lendemain, puis le jour suivant, et puis tous les jours, entraînée qu’elle était par une force fatale. Enfin Nisbé s’approche de Silvio (c’était le nom du jeune pâtre), le questionne sur sa famille, s’intéresse à ses travaux, à ses espérances, et lui promet la protection de son père. Vous le savez mieux que moi, care mie, ajouta Giacomo d’un air qui voulait être malicieux, l’amour est un grand maître, qui mène loin ceux qui fréquentent son école. Silvio et Nisbé n’ignorèrent pas longtemps le sentiment qu’ils avaient conçu l’un pour l’autre; de doux regards les eurent bientôt initiés au mystère de leurs cœurs. On a vu des rois épouser des bergères, dit un vieux proverbe; mais j’ignore s’il y a jamais eu des princesses qui aient épousé des bergers: saint Pierre et saint Paul se taisent complétement sur ce sujet. Tout ce que je puis vous assurer, c’est que le père de Nisbé ne voulait pas de Silvio pour son gendre; il reprocha à sa fille la bassesse de son inclination, et lui défendit de sortir de la ville en lui annonçant que, sous peu de jours, elle deviendrait la femme d’un prince son ami.

«Or, il faut que vous sachiez que Nisbé était née bien loin, bien loin d’ici, presque au bout du monde, tout près de la demeure du soleil, dans un pays où règne un éternel printemps, où coulent incessamment des ruisseaux de miel, où les figues mûrissent en un jour, où les oiseaux au plumage d’or chantent des hymnes ravissants, où la vie s’écoule comme un fleuve docile, et où chaque heure apporte une félicité nouvelle. Dans cette terre de béatitude qui touche au paradis, les dieux communiquent souvent avec les hommes pour se reposer du poids de leur immortalité. Une déesse de l’Olympe avait conçu une passion ardente pour le roi qui est le sujet de cette histoire, et la charmante Nisbé était le fruit de cette union mystérieuse. Sa mère lui avait légué le don funeste de ne jamais mourir, et peut-être aussi un cœur sensible et trop disposé à se laisser toucher par un homme que la destinée avait placé si loin d’elle. En recevant de son père l’ordre de ne plus voir Silvio, Nisbé en fut tout attristée. Un voile sombre s’étendit sur sa vie, jusque-là si douce et si sereine. Dans l’excès de sa douleur, Nisbé suppliait sa mère d’arrêter le nombre de ses jours. «Bienheureuses les femmes, disait-elle, que la mort vient arracher aux peines de leur cœur! car, sans amour, l’immortalité est le plus cruel des supplices. O ma mère, tranche le fil de ma vie, transforme-moi en une fleur des champs, en un arbre de la forêt, ou bien fais de moi et de Silvio deux oiseaux du ciel, pour que nous puissions nous aimer en liberté.»

«Soulagée par cette prière, Nisbé s’endormit. La déesse, touchée du sort de sa fille, lui envoya des rêves consolateurs qui lui firent espérer une délivrance prochaine. Le lendemain Nisbé, se trouvant moins rigoureusement surveillée, quitta furtivement le palais de son père et courut auprès de Silvio. Leur joie à tous deux fut extrême. Assis l’un près de l’autre, ils se comblaient des plus chastes caresses de l’amour, lorsqu’ils aperçurent des gardes du roi qui venaient à eux: «Idole de mon âme! s’écria tout à coup Nisbé, tu le vois, il faut nous quitter. Les hommes sont jaloux de notre bonheur, et il n’y en a plus pour nous sur cette terre; mais, console-toi, une voix secrète me dit que nous nous reverrons ailleurs ...» Et Silvio vit alors s’échapper de ses bras palpitants une blanche colombe qui s’envola vers les cieux. Il resta immobile d’étonnement et de frayeur. Les mains levées comme pour saisir l’objet adoré, sa langue ne put proférer une parole. L’histoire ajoute que les dieux, touchés de la douleur de ce jeune mortel, changèrent Nisbé en une étoile charmante, la plus belle de la voûte céleste, celle qui se lève avant l’aurore, qui se couche la dernière pour servir de flambeau aux amants heureux, et qu’on appelle depuis lors l’étoile du berger

La légende qu’on vient de lire, et que Giacomo avait racontée dans toute la naïveté de son âme, était très-répandue dans les provinces de la république de Venise. C’est un commentaire de ces vers bien connus du premier livre de l’Énéide:

Antenor potuit, mediis elapsus Achivis,
Illyricos penetrare sinus....

dans lesquels le poëte latin raconte l’histoire d’Anténor, qui pénétra heureusement dans le golfe d’Illyrie, s’avança jusqu’au fond du royaume des Liburniens, où il fonda la ville de Padoue, qui devint le refuge des Troyens fugitifs. Ce conte, où se mêlent et s’entre-croisent les ressouvenirs de l’antiquité avec l’histoire moderne, et dans lequel la poésie de la nature comme la comprenaient les Grecs se confond avec les pieuses légendes du christianisme, est un trait caractéristique de la double civilisation dont l’Italie a été le théâtre. A vrai dire, le paganisme n’y a jamais été complétement vaincu, et Dante, en choisissant Virgile pour le guider à travers les cercles mystérieux de la cité catholique, a exprimé d’une manière saisissante et profonde ce double caractère toujours persistant de la civilisation italienne.